Voyage éclair au cœur de Witold Gombrowicz

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Par Yann P. Caspar.

De son propre aveu, Witold Gombrowicz (1904-1969) goûtait très peu le roman français. Il y préférait les grands russes et les prosateurs allemands, notamment Thomas Mann. Son Kronos1 pourrait d’ailleurs être rapproché des Notes quotidiennes du soir à n’ouvrir que vingt ans après ma mort de l’auteur des Buddenbrook et de La Montagne magique. Mais qu’importe.

Kronos est avant tout le méta-journal d’un homme laissant crûment tissus et affiquets au placard pour donner tout du laboratoire d’une oeuvre que trop tardivement reconnue. Précieux digeste mensualisé allant de 1922 à la mort de son auteur, cette somme brute et sans détours n’explosera au grand jour qu’au siècle présent, grâce au travail et au feu vert donnés par sa veuve Rita.

Celui qui, toute sa vie, fut obsédé par l’impossibilité d’être soi-même, voyant son oeuvre comme un ressort faisant sauter et éclater en l’air la Grande Falsification, brandit torse-poil ses entrailles et infirme la sentence rimbaldienne. Comme si Kronos était son moyen de résoudre le pétrin existentiel duquel Jojo est prisonnier dans Ferdydurke. Tout le lourd fatras d’écueils, d’où sortent les regards d’autrui, qui empêche le fonceur imbibé de volonté de filer tout droit son chemin, voilà ce qui hante Gombrowicz et ce que pulvérise Kronos.

Kronos est ce que Gombrowicz fait lorsqu’il n’écrit ni son Journal ni son oeuvre. Ainsi faut-il sans doute en déduire qu’il conçoit l’écriture comme un des moments du faux à l’évidence le plus distingué et celui caressant au plus près le vrai, mais néanmoins doté d’une artificialité insoluble. Des feuillets soigneusement mis en forme pour abattre le fantôme-faussaire qui guette chaque existence.

La lecture de cet opus à la parution posthume est à bien des égards périlleuse. Elle conduit inévitablement à démystifier son oeuvre, à rendre son auteur un être banalement fait de chair et d’os, souvent souffrant, toujours frustré et invariablement dur envers lui-même et son entourage. Gombrowicz s’y montre intraitable, se qualifiant volontiers de parasite faiblard et envoyant paître tous ceux n’étant pas à son goût.

La profondeur et la finesse psychologiques du reste de son oeuvre, son art complexe de l’intrigue et la structure toujours étonnante de ses romans se voient-ils pour autant amputés par ce que Gombrowicz choisit de laisser derrière lui avec Kronos ? C’est assez simple et dit tout net : non. A cette question inévitable, les premiers lecteurs de Kronos répondirent par ce mot caoutchouc et attrape-tout : sulfureux, l’adjectif fétiche des imbéciles ne sachant quoi beugler devant ce qu’ils ne comprennent pas.

Cette petite alchimie lexicale — peu chère, facile d’accès, mais pitoyablement inopérante — souffre de ce qui crève pourtant les yeux du lecteur averti. Kronos n’est pas une pièce à détacher de l’oeuvre de Gombrowicz, ou un quelconque document venant apporter une ultime originalité à son oeuvre, mais la sentinelle éclairant et renouvelant tout le reste.

Mais, comprenons, c’est que le contenu de Kronos peut aisément donner de la matière à scandale. Gombrowicz y dissimule à peine son homosexualité — il faut bien le dire parfois assez frénétique. Un homme exilé à l’autre bout du monde, sans le sou, et qui plus est contraint de se cacher du regard des autres, quelle juteuse affaire. L’homosexuel exilé, quoi de plus beau ? Foutaise !

Peut-être l’obsession de Gombrowicz pour cet Autre empêchant la formation d’une identité propre et la réalisation d’une volonté singulière est-elle d’ailleurs le point de départ de ce qu’impliquera par la suite toute la critique de la société de consommationce nouveau fascisme, toujours tenace, transperçant tout sur son passage et évacuant la notion même de singularité. Faudrait-il à cet égard pétitionner pour faire inscrire dans les ABCD de l’égalité qu’entre Pier Paolo Pasolini et Xavier Dolan il y a des milliers de neurones de différence ? Non, plaidons plutôt pour que ces remous relèvent de la sphère privée. Witold Gombrowicz n’est pas sulfureux, mais magnifique. Il vide son sac dans Kronos et ne cède pour rien sa position d’être singulier. Cela, les souffreteux ne peuvent le supporter.

Autre fontaine de souffre : le penchant de Gombrowicz pour les filles du pavé. Être pris dans les cassures entre la vrai et le faux, c’est toujours ressentir l’irrépressible besoin d’aller rapidement à la vérité la plus intacte. Or, que sont les coins de rues sombres et les maisons lugubres si ce n’est les endroits où le faux se transforme instantanément en vrai ? Le bordel est le seul lieu où le mensonge est facultatif. La vérité y éclate par un simple mouvement au morlingue. Ceux refusant de s’y résoudre auront toujours l’oeuvre de Jules Barbey d’Aurevilly pour s’en convaincre.

Dans Pornographie, « il paraît chercher le salut dans la grâce du rajeunissement » (Dominique de Roux). Ce salut, c’est celui qu’appelle toute sa vie à porter le fer, sans idéologie, sur les champs de bataille où s’affrontent le vrai et le faux. Kronos le prouve abruptement et ravive l’ensemble de son oeuvre.


1 Witold Gombrowicz, Kronos, Folio Gallimard, 2013, 417 pages

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