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Le soulèvement du ghetto de Varsovie de 1943, un combat pour la dignité humaine célébré le 19 avril

Temps de lecture : 10 minutes

Pologne – La Pologne commémorait lundi 19 avril 2021 le 78e anniversaire du début du soulèvement du ghetto de Varsovie avec la participation des ministres des Affaires étrangères polonais et israélien ainsi que de plus de 50 ambassadeurs polonais et israéliens dans le monde. La commémoration était symbolisée au moyen de jonquilles, fleurs que le dernier commandant du soulèvement en vie, Marek Edelman (1919-2009) recevait chaque 19 avril d’une personne anonyme.

Premier grand soulèvement citadin dans l’Europe occupée

Le soulèvement du ghetto de Varsovie fut le premier grand soulèvement dans une ville de l’Europe occupée par l’Allemagne nazie. La Grossaktion – Grande Action – de liquidation des restes du ghetto créé par les Allemands à l’automne 1940 devait durer trois jours mais il en fallut vingt-huit aux troupes SS et à leurs supplétifs pour venir à bout de la résistance des organisations combattantes juives pourtant peu nombreuses puisqu’elles comptaient un millier de partisans environ. Après l’échec du plan de liquidation éclair sous les ordres du SS-Oberführer Ferdinand von Sammern-Frankenegg, la conduite des opérations fut confiée au bout de quelques heures par Heinrich Himmler au SS-Gruppenführer Jürgen Stroop, qui fut après la guerre condamné à mort et exécuté à Varsovie en 1952.

Les déportations de l’été 1942 et l’ordre de liquidation définitive du ghetto de février 1943

La liquidation du ghetto avait été ordonnée le 16 février par le Reichsführer-SS Heinrich Himmler (le chef de la SS et aussi de toutes les polices allemandes, dont la Gestapo). La déportation des Juifs du ghetto de Varsovie vers les camps d’extermination, en particulier vers le camp d’extermination de Treblinka, avait débuté en juillet 1942. L’Aktion Reinhard, visant à tuer tous les Juifs et Roms du Gouvernement général de Pologne – une entité créée par l’Allemagne sur la partie des territoires de la Pologne conquise en septembre 1939 qui ne fut pas annexée au Reich allemand ni prise par l’allié soviétique – avait débuté en mars 1942 et devait durer jusqu’en octobre 1943. L’action de déportation massive des Juifs du ghetto de Varsovie avait quant à elle du 22 juillet au 21 septembre 1942, avec l’aide du Judenrat (le conseil juif) et des membres de la police juive (un corps créé par les Allemands) auxquels les Allemands avaient promis qu’ils ne seraient pas concernés par ces déportations. Pour éviter de susciter des résistances, les Allemands cherchaient en outre à faire croire qu’il s’agissait d’un mouvement de déportation vers des camps de travail à l’est, ce qui était rendu plausible par le fait que le ghetto avait jusqu’à ce moment-là été utilisé pour des productions à bas coût en faveur de l’effort de guerre, même si beaucoup de ses habitants y mourraient déjà avant la Solution finale du fait des mauvais traitements, de la surpopulation et des terribles carences organisées par l’occupant. Avec les déportations de l’été 1942, en janvier 1943 la population du ghetto de Varsovie était déjà passée de 450 000 à environ 70 000 personnes. Lorsqu’ils voulurent reprendre les déportations le 18 janvier 1943, les Allemands se heurtèrent pour la première fois à une résistance armée. Les combats durèrent quatre jours et contraignirent l’agresseur à se retirer. C’est donc dans ce contexte qu’il fut ordonné de vider définitivement le ghetto de ses habitants dans le cadre d’une opération qui devait démarrer le 19 avril 1943.

Vu du ghetto

« Tant que s’est poursuivie l’Aktion, pendant tout ce temps-là, la population s’est tue. Elle s’est laissé mener à l’abattoir comme des moutons », écrivit le chroniqueur juif du ghetto Emanuel Ringelblum dans le Journal du ghetto de Varsovie (appelé aussi Archives du Ghetto de Varsovie), fruit d’un travail collectif mené sous sa férule jusqu’en décembre 1942. Pire encore, selon le témoignage de Ringelblum, « La police j[uive] avait déjà très mauvaise réputation avant la déportation. Contrairement à la police pol[onaise], qui n’a pas pris part aux rafles en vue de la déportation vers les camps de travail, la police j[uive], elle, s’est bien acquittée de ce sale boulot. [Elle] s’est également distinguée par son effroyable corruption et sa démoralisation. Toutefois, la police j[uive] a manifesté le sommet de sa vilenie au cours du transfert forcé de population ». Ringelblum se réfugia du côté polonais en janvier 1943 avant de revenir prendre part aux combats d’avril-mai. Il fut fait prisonnier par les Allemands mais parvint à s’échapper et se cacha ensuite à Varsovie avec sa femme et ses enfants. En mars 1944, la Gestapo découvrit sa cachette et exécuta Ringelblum et sa famille en compagnie de 35 autres Juifs et de la famille de Polonais qui les dissimulaient.

De la passivité à la résistance armée

En décembre 1942, le chroniqueur du ghetto décrivait ainsi le changement d’attitude au sein de la population juive, qui avait pris conscience du sort réservé aux personnes brutalement entassées dans les wagons à bestiaux de l’Umschlagplatz : « La majorité de la population est décidée à résister. Il me semble qu’à présent, on ne se rendra plus à l’abattoir comme des moutons. La population veut faire payer chèrement sa vie à l’ennemi. On se jettera sur lui avec des couteaux, des billots, du gaz carbonique. On ne permettra plus [la mise en place] de barrage[s] filtrant[s. Et] on ne se laissera pas rafler dans la rue parce qu’on sait que par les temps qui courent, [pour tous,] être sans travail signifie la mort. Et on voudrait mourir chez soi et non pas en un lieu inconnu. Naturellement, la [véritable] résistance n’apparaîtra que lorsqu’elle se sera organisée et à condition que l’ennemi n’exécute pas [son projet d’extermination] avec la rapidité d’un éclair, comme à Cracovie où, fin octobre, on a chargé nuitamment 5 500 Juifs dans des wagons, en l’espace de sept heures. Ce qui se confirme [ici, c’est] la loi psychologique bien connue selon laquelle un esclave totalement écrasé n’est pas en mesure de se dresser [contre son oppresseur]. Il s’avère qu’après les coups durs [qu’ils ont encaissés], les Juifs se sont un peu remis, se sont un peu dégrisés après tout ce qu’ils avaient subi. Et se sont aperçus en fin de compte que [le fait de] se rendre [passivement] à l’abattoir n’a pas réduit, mais au contraire intensifié, le malheur. Quelle que soit la personne à qui vous vous adressez, c’est le même constat : nous n’aurions jamais dû permettre la déportation. Nous aurions dû descendre dans la rue, incendier tout, abattre les murs et passer de l’autre côté. Les Allemands s’en seraient vengés. [Ce soulèvement] aurait coûté la vie à des dizaines de milliers de victimes, mais non pas à 300.000 personnes. Maintenant, nous sommes couverts d’opprobre et de honte, à nos propres yeux et face au monde entier, étant donné que notre docilité ne nous a rien apporté. À présent, cela ne peut plus se répéter. À présent, il s’agit d’opposer une résistance : [tous], petits et grands, nous devons nous défendre contre l’ennemi. »[1]

L’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie

À ce moment-là, l’entreprise d’extermination des Juifs n’était plus un secret. Ringelblum prit les notes suivantes dans son journal à propos du camp d’extermination de Treblinka : « Treblinka. Les nouvelles [transmises par] les fossoyeurs (Rabinowicz[,] Jacob), des Juifs de Stok qui se sont échappés avec [leurs] affaires – chargés d’or et de devises. – La description unanime du « bain ». Les fossoyeurs [affichant] des bandes de tissu jaune cousues aux genoux. La manière d’assassiner : gaz, vapeur, électricité. Les nouvelles au sujet de Treblinka en provenance des investigateurs expédiés [pour enquêter] par les familles des déportés. L’affaire des tracteurs : selon une version les cendres des [victimes] incinérées sont enfouies dans le sol à l’aide de tracteurs ; selon d’autres, les tracteurs retournent le sol et c’est là que l’on enfouit les morts. Treblinka aux yeux de la population j[uive] : la [prise de] conscience de l’extermination au cours de ces derniers temps. Les Juifs d’Europe occidentale ignorent ce qu’est Treblinka. Ils pensent qu’il s’agit d’une colonie de travail et se demandent dans le train à quelle distance se trouve « l’entreprise industrielle » de Treblinka. Si seulement ils savaient qu’[ils] sont en train de rouler vers l[eur] mort, ils opposeraient certainement une résistance. Ils arrivent munis de valisettes de première classe.[2] »

Fuir le ghetto

Les déportations de masse de l’été avaient été facilitées par la collaboration des anciens de la Kehillah et de la police juive, et aussi par le fait que l’hostilité d’une partie de la population polonaise et surtout le danger que représentaient les délateurs polonais (y compris pour leurs compatriotes qui s’aventuraient à aider des Juifs) et la police bleue (la police polonaise reconstituée sous commandement allemand) rendait toute fuite compliquée et dangereuse pour ceux qui n’avaient pas d’amis chez les Polonais non juifs. L’historien britannique spécialiste de l’Holocauste David Cesarani estimait à 20 000 environ le nombre de Juifs qui parvinrent, pendant que duraient les grandes déportations de 1942, à trouver refuge du côté « aryen » (selon la terminologie allemande) / « chrétien » (selon la terminologie juive) / « polonais » (selon la terminologie polonaise). C’est à la fois peu et beaucoup, si l’on tient compte du fait que les habitants de Varsovie souffraient eux-mêmes de privations, certes moins sévères que dans le ghetto, vivaient souvent entassés dans des logements trop petits et risquaient l’exécution sommaire en compagnie de toute leur famille (enfants compris) s’ils se faisaient prendre à cacher ou même simplement aider un Juif. Malheureusement, beaucoup de ces Juifs échappés du ghetto trouvèrent ensuite la mort dans les décombres de l’Insurrection de Varsovie d’août-septembre 1944.

Les organisations armées juives et l’aide de l’Armée de l’Intérieur (AK) polonaise

À la fin de l’année 1942, c’étaient les deux organisations combattantes formées par la jeune génération qui avaient pris le contrôle du ghetto, poursuivant les collaborateurs. Il s’agissait de l’Organisation juive de combat (Żydowska Organizacja Bojowa, ŻOB), de gauche, dirigée par Mordechaj Anielewicz et Marek Edelman avec environ 600 partisans, et de l’Union militaire juive (Żydowski Związek Wojskowy, ŻZW), de droite, dirigée par Pawel Frenkel et Dawid Moryc Apfelbaum avec environ 250 partisans. Les deux organisations se préparèrent à la résistance en extorquant les fonds nécessaires aux Juifs qui s’étaient enrichis sur le commerce avec les  Allemands ou sur la contrebande ainsi qu’aux membres de la police juive, et en utilisant ces fonds pour acheter des armes à la résistance polonaise qui fournit également des munitions et forma des combattants juifs à la préparation de cocktails Molotov et d’explosifs artisanaux. Les historiens restent partagés sur la question de savoir si l’aide apportée par l’AK, l’armée de l’intérieur polonaise, et notamment celle qui était donnée de manière désintéressée, fut suffisante. On peut dire à la décharge de l’AK qu’elle était elle-même faiblement équipée et que l’Insurrection qu’elle organisa en août-septembre 1944 à la faveur de l’approche des troupes soviétiques – et alors qu’elle était à ce moment-là mieux préparée à une action d’envergure – conduisit à la destruction quasi-totale de Varsovie et se solda par environ 200 000 morts côté polonais dont à peu près 90 % de civils. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de rencontrer des Polonais qui estiment que cette insurrection de 1944 fut une folie, et c’est ainsi qu’elle était présentée par la propagande communiste d’après-guerre, l’AK, bras armé du gouvernement en exil à Londres, ayant été combattue par les Soviétiques et leurs alliés communistes polonais à partir de 1944.

Le point de vue de l’officier SS qui dirigea la liquidation du ghetto

L’écrivain et journaliste Kazimierz Moczarski, combattant de l’AK enfermé après la guerre par les communistes dans la même cellule que Jürgen Stroop, le commandant SS qui avait dirigé la liquidation du ghetto en avril-mai 1943, rapporte les propos suivants de l’officier SS à propos de l’attitude des Polonais :
« Dès le premier et le deuxième jour de la Grande Action, le principal groupe de combat composé de Juifs était mélangé à des “francs-tireurs” polonais. Il se retirait vers la place Plac Muranowski, où il était renforcé par d’autres “Aryens”. Ils restaient en contact permanent avec l’Armée de l’Intérieur, je pense que par l’intermédiaire des égouts et de passages souterrains spéciaux près des murs du ghetto. J’ai eu beaucoup de difficultés à cause de cela. Nous avons mené une bataille féroce sur la place Muranowski. Les Polonais ne se sont pas seulement battus dans le ghetto, mais ils nous ont aussi attaqués militairement dans les zones extérieures. Le 19 avril déjà, dans la soirée, des soldats de l’Armée de l’Intérieur ont tenté de faire sauter le mur du ghetto dans la rue Bonifraterska. Ces actions polonaises n’ont rien donné, mais Hahn a eu trois SS de tués. Deux soldats de l’Armée de l’Intérieur et quelques policiers polonais y ont également été tués. Les jours suivants, les Polonais ont également participé à l’action. Je dois admettre que cela m’a beaucoup perturbé. Notre propagande visant à creuser un fossé entre les Juifs et les “Aryens” ne marchait pas ! »

Le sens du combat héroïque mené pendant un mois par les combattants juifs du ghetto a été rendu par Izrael Chaim Wilner (pseudonyme Jurek), soldat de la ŻOB : « Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine ». Marek Edelman, qui prit le commandement du soulèvement après la mort des autres dirigeants des organisations combattantes et le suicide de Mordechaj Anielewicz, le 8 mai 1943, fut un des rares survivants et il participa ensuite à l’Insurrection de Varsovie d’août-septembre 1944.

Le point de vue de l’AK

Maria Kann, une activiste polonaise engagée dans le monde de la culture clandestine pendant la guerre mais aussi dans l’aide aux Juifs, résidait à proximité du ghetto dans les années 1942-43. Dans son rapport Na oczach świata (À la vue du monde) publié par le Bureau d’information et de propagande de l’AK en octobre 1943, elle décrivit ainsi les relations compliquées entre Juifs et Polonais sous l’occupation allemande et pendant la liquidation du ghetto :
« Les masses juives étaient plutôt réticentes envers les Polonais. Le plus souvent, elles étaient en contact avec la lie de la terre, qui faisait un commerce profitable de leur malheur, leur fournissant de la nourriture à des prix élevés et leur achetant des choses pour rien. Les policiers bleus [polonais] étaient pour elles à l’égal des gendarmes [allemands], des exécutants de la loi allemande. (…) Contrairement aux masses juives, les combattants soulignaient fortement leur solidarité avec les Polonais. (…) Les Juifs sentaient et comprenaient que la sympathie de l’ensemble de la société était de leur côté. Les Polonais ne manifestaient du reste leurs sentiments pas uniquement par des mots. (…) Obéissant aux ordres des autorités clandestines et aux sentiments humains, les Polonais fournissaient une aide armée et une assistance pour les évasions. Ils cachaient des Juifs au péril de leur vie, car les Allemands tuaient à la fois les Juifs qu’ils trouvaient et ceux qui leur donnaient refuge. (…) La racaille de la société – pas polonaise, pas juive, pas allemande, mais la racaille humaine en général, qui sert chaque maître – avait fait du malheur des Juifs une source de nouveaux revenus. Pour les pièces d’argent de Judas, ils aidaient à attraper les gens qui s’échappaient du ghetto. Il n’y a pas de mots assez durs pour condamner ces traîtres. Il n’y a pas de place pour eux dans la Pologne libre ! »[3]

Le commandant SS Jügen Stroop confia après la guerre au résistant et journaliste Kazimierz Moczarski : « Je me demande quelle position adopter au procès. Si je dois révéler la vérité sur le soulèvement du ghetto, je dirai que les Juifs et les Polonais qui les ont aidés étaient des héros. Mais pour énoncer publiquement cette vérité, je dois recevoir un paiement sous forme de prison à vie, et non de potence. Et si je sens que je dois être pendu quoi qu’il arrive… je ne peux pas exclure l’utilisation de la méthode du mensonge. Et je témoignerai que toute la résistance juive était une merde et un jouet, que les filles du mouvement Haluzzen étaient des hystériques lâches et que les Polonais regardaient avec indifférence et même approbation la liquidation des Juifs… »[4]


[1] Ringelblum, Emanuel. Oneg Shabbat – Journal du ghetto de Varsovie (Cal-levy – Mémorial de la shoah) (French Edition) (pp. 381-382). Calmann-Lévy. Édition du Kindle.

[2] Ringelblum, Emanuel. Oneg Shabbat – Journal du ghetto de Varsovie (Cal-levy – Mémorial de la shoah) (French Edition) (p. 375-376). Calmann-Lévy. Édition du Kindle.

[3] Passage cité dans l’ouvrage de Grzegorz Górny: Sprawiedliwi – Jak Polacy ratowali Żydów przed zagładą (Les Justes – Comment les Polonais sauvaient les Juifs de l’anéantissement)

[4] Kazimierz Moczarski – Entretien avec le bourreau (fragments de la version polonaise traduits en français par l’auteur du présent article)