{"id":4672,"date":"2019-03-03T13:11:36","date_gmt":"2019-03-03T13:11:36","guid":{"rendered":"https:\/\/visegradpost.com\/?p=4672"},"modified":"2025-06-09T13:13:20","modified_gmt":"2025-06-09T12:13:20","slug":"le-nationalisme-ukrainien-et-ses-demons-du-passe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/2019\/03\/03\/le-nationalisme-ukrainien-et-ses-demons-du-passe\/","title":{"rendered":"Le nationalisme ukrainien et ses d\u00e9mons du pass\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><strong>Pologne \/ Ukraine<\/strong>\u00a0\u2013 Le 1er janvier 2019, plusieurs milliers d\u2019Ukrainiens ont d\u00e9fil\u00e9 dans les rues de Kiev, Lviv et Khmelnytsky\u00ef (Ukraine occidentale) pour c\u00e9l\u00e9brer le 110e anniversaire de la naissance de Stepan Bandera. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, de nombreux d\u00e9fil\u00e9s similaires ont eu lieu en Ukraine, en particulier dans sa partie occidentale. Des milliers de jeunes ukrainiens participent \u00e0 ces marches nationalistes en y agitant des drapeaux \u00e0 l\u2019effigie de Stepan Bandera et Roman Choukhevytch. Bien qu\u2019ils aient contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une Ukraine ind\u00e9pendante, les deux hommes se sont \u00e9galement rendus coupables de nombreux crimes de guerre dans le cadre de leur collaboration avec l\u2019Allemagne nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd\u2019hui, Bandera et Choukhevytch demeurent des figures historiques controvers\u00e9es. Ils sont per\u00e7us par certains comme des h\u00e9ros nationaux et par d\u2019autres comme des criminels.<\/p>\n<p><strong>Un territoire pris\u00e9 par ses puissants voisins<\/strong><\/p>\n<p>En termes de superficie, l\u2019Ukraine est le troisi\u00e8me plus grand pays d\u2019Europe (derri\u00e8re la Russie et la France). Le nom \u00ab Ukraine \u00bb (en ukrainien : \u0423\u043a\u0440\u0430\u0457\u043d\u0430 [ukr\u0251\u02c8jin\u0251]) a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en r\u00e9f\u00e9rence au territoire de la Rus\u2019 de Kiev au XIIe si\u00e8cle. Tout au long de son histoire, ce large territoire a fait l\u2019objet d\u2019innombrables invasions et fut int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 plusieurs puissances europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Au cours du XVIIe si\u00e8cle, la quasi-totalit\u00e9 de l\u2019actuelle Ukraine est sous contr\u00f4le du Royaume de Pologne-Lituanie. Plus tard, aux XVIII et XIXe si\u00e8cles, ce sont les Empires Austro-Hongrois (\u00e0 l\u2019Ouest) et Russe (au Centre et \u00e0 l\u2019Est) qui se partagent cette zone d\u2019Europe de l\u2019Est. Au lendemain de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, la Pologne r\u00e9appara\u00eet sur la carte de l\u2019Europe et r\u00e9cup\u00e8re les parties les plus occidentales de l\u2019Ukraine tandis que l\u2019URSS place le reste du territoire sous son joug.<\/p>\n<p><strong>Le contexte sovi\u00e9tique et le \u00ab\u00a0Holodomor\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019Ukraine souffrit terriblement de l\u2019occupation sovi\u00e9tique. L\u2019exemple le plus frappant de cette p\u00e9riode difficile est certainement la famine sovi\u00e9tique de 1932-1933. La famine ukrainienne, d\u00e9sign\u00e9e par le nom de \u00ab\u00a0<em>Holodomor<\/em>\u00a0\u00bb (en ukrainien : \u0433\u043e\u043b\u043e\u0434\u043e\u043c\u043e\u0301\u0440, litt\u00e9ralement \u00ab extermination par la faim \u00bb), est vue par beaucoup comme un meurtre de masse pouvant \u00eatre apparent\u00e9 \u00e0 un g\u00e9nocide (bien que cet \u00e9pisode soit omis dans bon nombre de livres d\u2019histoire).<\/p>\n<p>Sur une p\u00e9riode de temps d\u2019\u00e0 peine un an et demi, cette famine provoqua la mort de six \u00e0 huit millions de personnes, selon les diff\u00e9rentes sources, dont deux \u00e0 cinq millions rien qu\u2019en Ukraine. Bien que la plupart des victimes fussent ethniquement ukrainiennes, celles-ci ne furent pas les seules touch\u00e9es par cette politique meurtri\u00e8re men\u00e9e par Staline (des centaines de milliers de Russes, de Tatars et de Kazakhs p\u00e9rirent \u00e9galement).<\/p>\n<p><strong>Une zone multiculturelle convoit\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Au cours de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, les tensions ethnique, culturelle et religieuse se sont fortement accentu\u00e9es en Ukraine de l\u2019Ouest. Selon un recensement de la population datant de 1931, les Ukrainiens (majoritairement orthodoxes) constituaient la majorit\u00e9 de la population locale (64%) dans la r\u00e9gion ouest-ukrainienne de Volhynie. Les autres groupes ethniques et religieux \u00e9taient les Polonais (15,6%), les Juifs (10 %), les Allemands (2,3%) ainsi que d\u2019autres groupes moins nombreux (Tch\u00e8ques, Slovaques, Bi\u00e9lorusses,\u2026). [1] Les tensions pr\u00e9existantes entre ces diff\u00e9rents groupes allaient \u00eatre consid\u00e9rablement attis\u00e9es durant les ann\u00e9es 1930 pour se transformer en v\u00e9ritable haine au cours de la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque d\u00e9j\u00e0, deux Ukraine semblaient se dessiner. D\u2019une part l\u2019Ukraine occidentale anciennement sous influence polonaise et autrichienne et d\u2019autre part l\u2019Ukraine orientale russifi\u00e9e. Aux yeux des ind\u00e9pendantistes ukrainiens, la Pologne et l\u2019URSS repr\u00e9sentaient les ennemis h\u00e9r\u00e9ditaires de la nation ukrainienne et devaient \u00eatre combattus pour permettre la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat ukrainien ind\u00e9pendant. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019objectif que poursuivait l\u2019Organisation des Nationalistes Ukrainiens (ou OUN) cr\u00e9\u00e9e en 1929.<\/p>\n<p>La strat\u00e9gie de l\u2019OUN pour parvenir \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une Ukraine ind\u00e9pendante incluait violence et terrorisme contre ceux qui \u00e9taient per\u00e7us comme les ennemis de l\u2019Ukraine libre. Parmi eux, on peut citer les ennemis \u00ab externes \u00bb \u2013 la Pologne et l\u2019URSS \u2013 ainsi que les ennemis \u00ab de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb, \u00e0 savoir toute personne ethniquement non-ukrainienne ou suspect\u00e9e de collaborer avec l\u2019ennemi. L\u2019Arm\u00e9e Insurrectionnelle Ukrainienne (ou UPA), elle, \u00e9tait une arm\u00e9e paramilitaire nationaliste engag\u00e9e dans une s\u00e9rie de conflits au cours de la Seconde Guerre mondiale. Elle \u00e9tait compos\u00e9e de diff\u00e9rents groupes militants de l\u2019OUN susmentionn\u00e9e. L\u2019OUN et l\u2019UPA avaient respectivement pour leader Stepan Bandera et Roman Choukhevytch.<\/p>\n<p><strong>Collaboration avec l\u2019Allemagne nazie<\/strong><\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, ce fut le d\u00e9but de la Seconde Guerre mondiale. En 1940, de nombreux ukrainiens occidentaux voyaient l\u2019Allemagne nazie comme un partenaire susceptible de les aider \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat ukrainien ind\u00e9pendant. Hitler \u00e9tait m\u00eame consid\u00e9r\u00e9 comme un symbole d\u2019espoir face \u00e0 la domination sovi\u00e9tique. La troisi\u00e8me clause de la D\u00e9claration de l\u2019Ind\u00e9pendance de l\u2019Ukraine datant du 30 juin 1941 est on ne peut plus claire\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>3\/ L\u2019\u00c9tat ukrainien nouvellement form\u00e9 travaillera en \u00e9troite collaboration avec le national-socialisme de la Grande Allemagne, sous la direction de son chef, Adolf Hitler, qui veut cr\u00e9er un nouvel ordre en Europe et dans le monde et aide les Ukrainiens \u00e0 se lib\u00e9rer de l\u2019occupation sovi\u00e9tique. (\u2026)<\/em>\u00a0\u00bb [2]<\/p>\n<p>Le 28 avril 1943, la division \u00ab\u00a0<em>SS Galizien<\/em>\u00a0\u00bb est cr\u00e9\u00e9e. Il s\u2019agit d\u2019une formation militaire compos\u00e9e majoritairement de volontaires d\u2019origine ukrainienne de la r\u00e9gion de Galicie (Ukraine de l\u2019Ouest). Sous l\u2019impulsion de la Wehrmacht, la division\u00a0<em>SS Galizien<\/em>\u00a0massacre la quasi-totalit\u00e9 de la population juive de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p><strong>Le massacre de Volhynie<\/strong><\/p>\n<p>Une fois les Juifs \u00e9limin\u00e9s, ce fut le tour des Polonais. C\u2019est principalement dans la r\u00e9gion ouest-ukrainienne de Volhynie que s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 le massacre de la minorit\u00e9 polonaise. Alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, les leaders nationalistes ukrainiens donnent l\u2019ordre \u00e0 leurs sympathisants de massacrer la population polonaise de la r\u00e9gion. Voici un extrait de l\u2019ordre donn\u00e9 par l\u2019OUN\u00a0le 2 f\u00e9vrier 1944 \u00e0 ses membres :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Liquidez toutes traces de polonit\u00e9. D\u00e9truisez les \u00e9glises catholiques et les autres lieux de pri\u00e8re polonais (\u2026) D\u00e9truisez les habitations de sorte qu\u2019il n\u2019y ait plus aucune trace que quelqu\u2019un vivait l\u00e0 (\u2026) Gardez \u00e0 l\u2019esprit le fait que s\u2019il reste quelque chose de Polonais, alors les Polonais viendront revendiquer nos terres<\/em>\u00a0\u00bb. [3]<\/p>\n<p>Les groupes de nationalistes ukrainiens font irruption dans les villages de Galicie et de Volhynie et y tuent entre 40 000 et 60 000 personnes, surtout des femmes et des enfants. Personne n\u2019est \u00e9pargn\u00e9. Le 11 juillet 1943 seulement, environ 100 villages polonais sont pill\u00e9s et la population massacr\u00e9e de la plus brutale des mani\u00e8res. En plus d\u2019assassiner la population locale, les hommes de Bandera pratiquent des tortures d\u2019une atrocit\u00e9 rare. Malgr\u00e9 l\u2019absence de r\u00e9sistance, les civils sont tu\u00e9s dans leur maison, \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou \u00e0 l\u2019\u00e9glise pendant un office religieux. Tout comme l\u2019a pratiqu\u00e9 plus tard l\u2019arm\u00e9e sovi\u00e9tique, le viol est largement utilis\u00e9 comme arme de terreur.<\/p>\n<p><strong>L\u2019h\u00e9ritage et les d\u00e9mons du pass\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivain polonais Jan Zaleski dira plus tard\u00a0: \u00ab<em>\u00a0Les Polonais vivant en Volhynie ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s deux fois. La premi\u00e8re fois par \u00e0 l\u2019arme blanche et la seconde fois par le silence<\/em>\u00a0\u00bb. Par ces mots, il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la mani\u00e8re dont le sujet du massacre de Volhynie est souvent \u00e9vit\u00e9 ainsi qu\u2019au d\u00e9ni ukrainien des atrocit\u00e9s qui s\u2019y sont d\u00e9roul\u00e9es. Et malgr\u00e9 les nombreux crimes commis par les membres de l\u2019OUN et de l\u2019UPA, bon nombre d\u2019Ukrainiens consid\u00e8rent les leaders de ces organisations comme des h\u00e9ros nationaux. En t\u00e9moignent les nombreux monuments \u00e9rig\u00e9s \u00e0 la gloire de Stepan Bandera et Roman Choukhevytch dans l\u2019Ouest du pays, notamment dans la ville de Lviv o\u00f9 ils sont d\u2019ailleurs r\u00e9guli\u00e8rement entretenus.<\/p>\n<p>Le 22 janvier 2010, l\u2019ancien pr\u00e9sident ukrainien Viktor Iouchtchenko a m\u00eame \u00e9lev\u00e9 Stepan Bandera et l\u2019ancien chef de l\u2019UPA Roman Choukhevytch \u00e0 la dignit\u00e9 posthume de \u00ab H\u00e9ros d\u2019Ukraine \u00bb. Cette d\u00e9cision fut tr\u00e8s controvers\u00e9e aussi bien au sein de l\u2019opinion publique ukrainienne que chez les voisins polonais et russe. Par ailleurs, il semblerait que les manifestations de l\u2019\u00ab\u00a0<em>Euroma\u00efdan<\/em>\u00a0\u00bb de 2014 ait contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un v\u00e9ritable mythe autour de ces deux personnalit\u00e9s pour le moins ambivalentes.<\/p>\n<p>Le conflit arm\u00e9 qui fait actuellement rage dans la r\u00e9gion orientale du Donbass entre l\u2019arm\u00e9e ukrainienne et les s\u00e9paratistes soutenus par Moscou a d\u00e9j\u00e0 fait plus de 10 000 victimes (\u00e0 la mi-novembre 2017, selon l\u2019ONU). Dans ce contexte, la Pologne appara\u00eet comme un alli\u00e9 logique face au mena\u00e7ant voisin russe. Et il est vrai que ce conflit a contribu\u00e9 \u00e0 un rapprochement entre les deux pays (plus d\u2019un million d\u2019Ukrainiens se sont install\u00e9s en Pologne depuis 2014). Pourtant, l\u2019Ukraine demeure bien esseul\u00e9e sur l\u2019\u00e9chiquier g\u00e9opolitique europ\u00e9en. Des excuses officielles de la part des dirigeants ukrainiens pour les massacres commis dans les r\u00e9gions de Galicie et de Volhynie au cours de la Seconde Guerre mondiale pourraient repr\u00e9senter un premier pas encourageant en vue de l\u2019am\u00e9lioration des relations diplomatiques entre l\u2019Ukraine et ses voisins.<\/p>\n<hr \/>\n<p>1.\u00a0http:\/\/volhyniamassacre.eu\/zw2\/history\/175,Ukrainians-in-Interwar-Poland-1918-1939.html<\/p>\n<p>2. MOTYKA, Grzegorz,\u00a0<em>Od rzezi wo\u0142y\u0144skiej do akcji Wis\u0142a<\/em>, pp.123-129.<\/p>\n<p>3. WOLCZANSKI, Jozef,\u00a0<em>Eksterminacja Narodu Polskiego i Ko\u015bcio\u0142a Rzymskokatolickiego przez ukrai\u0144skich nacjonalist\u00f3w w Ma\u0142opolsce Wschodniej w latach 1939\u20131945.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pologne \/ Ukraine\u00a0\u2013 Le 1er janvier 2019, plusieurs milliers d\u2019Ukrainiens ont d\u00e9fil\u00e9 dans les rues de Kiev, Lviv et Khmelnytsky\u00ef (Ukraine occidentale) pour c\u00e9l\u00e9brer le 110e anniversaire de la naissance de Stepan Bandera. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, de nombreux d\u00e9fil\u00e9s similaires ont eu lieu en Ukraine, en particulier dans sa partie occidentale. 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