{"id":5123,"date":"2018-03-13T18:08:47","date_gmt":"2018-03-13T18:08:47","guid":{"rendered":"https:\/\/visegradpost.com\/?p=5123"},"modified":"2025-06-10T18:11:45","modified_gmt":"2025-06-10T17:11:45","slug":"leurope-centrale-et-leconomie-europeenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/2018\/03\/13\/leurope-centrale-et-leconomie-europeenne\/","title":{"rendered":"L\u2019Europe centrale et l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne"},"content":{"rendered":"<p><strong>Europe centrale<\/strong>\u00a0\u2013 La comp\u00e9tition \u00e9conomique confronte l\u2019Europe au reste du monde, mais avant tout les pays europ\u00e9ens entre eux. Le contentieux politique sur les quotas de migrants a r\u00e9cemment permis de cristalliser une des tensions \u00e9conomiques qui traversent le continent\u00a0: certains avantages comparatifs de l\u2019Europe centrale vis-\u00e0-vis de l\u2019Europe occidentale et la pertinence de la r\u00e9partition des fonds structurels europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Cet article se propose de d\u00e9m\u00ealer l\u2019\u00e9cheveau des interd\u00e9pendances europ\u00e9ennes, d\u2019analyser les logiques \u00e9conomiques et politiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre et de d\u00e9gager, autant que possible, quelques perspectives.<\/p>\n<p><u><strong>I. L\u2019effondrement du bloc de l\u2019Est<\/strong><\/u><\/p>\n<p><strong>1. Ann\u00e9es 1990\u00a0: transition \u00e9conomique ou transition de civilisation\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Le FMI date le passage \u00e0 l\u2019\u00e9conomie capitaliste de la Chine en 1978, celui du Vi\u00eat-Nam en 1986, mais ce m\u00eame FMI ne prend pas en compte la Perestro\u00efka en 1986 pour l\u2019Union sovi\u00e9tique, ou 1982 pour la Pologne, avec la d\u00e9claration d\u2019urgence et le programme concomitant de r\u00e9formes \u00e9conomiques, ni 1968 avec les premi\u00e8res modifications \u00e9conomiques propres en Hongrie\u00a0: pour les pays du pacte de Varsovie, on ne retient que la date de l\u2019effondrement. (Le communisme avait certes lobotomis\u00e9 ses \u00e9conomies satellites\u00a0: la Tch\u00e9coslovaquie, 10<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0puissance industrielle mondiale dans l\u2019entre-deux guerres, se situe au 40<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0rang en 1990). Mais ce choix a pour cons\u00e9quence, sinon pour but, de d\u00e9l\u00e9gitimer, au-del\u00e0 des r\u00e9gimes socialistes, les pays eux-m\u00eames et l\u2019affirmation de leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Ils devaient \u00eatre \u00e9duqu\u00e9s par les seuls principes n\u00e9o-lib\u00e9raux, qui triomphaient aux \u00c9tats-Unis sous R. Reagan comme dans la CEE avec l\u2019adoption de l\u2019Acte Unique (1986).<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 cette fin qu\u2019est fond\u00e9e d\u00e8s 1990 la Banque europ\u00e9enne pour la reconstruction et le d\u00e9veloppement (BERD). Son si\u00e8ge fix\u00e9 \u00e0 Londres, son premier pr\u00e9sident n\u2019est autre que Jacques Attali. Le\u00a0<u>discours<\/u>\u00a0prononc\u00e9 le 15 avril 1991 par Fran\u00e7ois Mitterrand, lors de l\u2019inauguration de la Banque, expose de fa\u00e7on remarquable les diff\u00e9rentes logiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ce projet et leurs cons\u00e9quences actuelles.<\/p>\n<p>L\u2019unit\u00e9 retrouv\u00e9e de la grande famille europ\u00e9enne, proclam\u00e9e avec une emphase hugolienne, constitue naturellement une pierre angulaire du discours. Les deux autres aspects importants sont compl\u00e9mentaires\u00a0: \u00e9conomie de march\u00e9 et d\u00e9mocratie d\u2019opinion, comme les deux perspectives du m\u00eame horizon de la \u00ab\u00a0fin de l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u00a0: la civilisation europ\u00e9enne arrivait \u00e0 bon port.<\/p>\n<p>On constate combien le carcan de l\u2019UE de 2018 est d\u00e9j\u00e0 en place, alors que la CEE des 12 n\u2019a pas encore adopt\u00e9 le Trait\u00e9 de Maastricht\u2026<\/p>\n<p><strong>2. Capitaux \u00e9trangers et march\u00e9s \u00e9mergents\u00a0: de la compl\u00e9mentarit\u00e9 \u00e0 l\u2019accaparement<\/strong><\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, les \u00e9conomies matures de l\u2019ouest voient une aubaine dans ces pays dits \u00ab\u00a0\u00e9mergents\u00a0\u00bb, qui ne sont que des march\u00e9s \u00e9mergents, et se pr\u00eatent \u00e0 une quasi mise en valeur \u00ab\u00a0coloniale\u00a0\u00bb\u00a0: capacit\u00e9 d\u2019absorption des productions des pays riches (surtout de leurs multinationales) et emploi de leur force de travail pour augmenter les profits de ces m\u00eames multinationales (d\u00e9localisation). On n\u2019a donc pas laiss\u00e9 \u00e0 ces pays le choix de leur r\u00f4le. Ils ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sindustrialis\u00e9s avant d\u2019\u00eatre r\u00e9industrialis\u00e9s, pour convenir sur mesure aux besoins du capitalisme ouest-europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Ce qui d\u00e9finit le niveau de colonialisme, c\u2019est le degr\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance politique du march\u00e9 \u00e9mergent\u00a0; et toute la diff\u00e9rence entre les PECO et la Chine, c\u2019est que la seconde a fix\u00e9 les r\u00e8gles de sa transition \u00e9conomique, alors que les premiers n\u2019ont eu de rempart que la complaisance des \u00e9lites socialistes qui pass\u00e8rent d\u2019une id\u00e9ologie \u00e0 une autre sans se soucier de d\u00e9fendre leur int\u00e9r\u00eat national, ces \u00e9lites cultivant l\u2019habitude de servir des int\u00e9r\u00eats \u00e9trangers. Ainsi, le\u00a0changement de r\u00e9gime se dit \u00ab\u00a0changement de gangsters\u00a0\u00bb en hongrois.<\/p>\n<p>La faiblesse des \u00c9tats, l\u2019effet de sid\u00e9ration d\u2019un effondrement inattendu et le d\u00e9sir fervent de revenir dans la famille europ\u00e9enne ont concord\u00e9, dans les PECO, pour c\u00e9der sans mesure aux investisseurs occidentaux, et surtout allemands. Comme le rappelle Thomas Pikkety sur son blog, ils \u00ab\u00a0sont graduellement devenus propri\u00e9taires d\u2019une part consid\u00e9rable du capital des ex-pays de l\u2019Est\u00a0: environ un quart si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019ensemble du stock de capital (immobilier inclus), et plus de la moiti\u00e9 si l\u2019on se limite \u00e0 la d\u00e9tention des entreprises (et plus encore pour les grandes entreprises).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><u><strong>II. \u00ab\u00a0Est profiteur\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Ouest pr\u00e9dateur\u00a0\u00bb\u00a0?<\/strong><\/u><\/p>\n<p><strong>1. FEDER, FSE, FEADER\u00a0: \u00e0 quoi servent les fonds structurels de l\u2019Union europ\u00e9enne\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Les fonds structurels rel\u00e8vent de la m\u00eame logique de \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb que la BERD. Ce qui diff\u00e8re, c\u2019est d\u2019abord l\u2019origine des fonds. Ils proviennent surtout de la poche du contribuable ouest-europ\u00e9en et non d\u2019actionnaires. Ce ne sont donc pas des pr\u00eats mais des outils mis en place par l\u2019UE pour faire de l\u2019Europe un ensemble \u00e9conomique coh\u00e9rent, et en tirer ensuite des b\u00e9n\u00e9fices mutuels. Par ailleurs, dans ce m\u00eame esprit de coop\u00e9ration, le co-financement des projets exige la participation des pays r\u00e9cipiendaires.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue strictement \u00e9conomique, les fonds structurels sont l\u2019aspect institutionnel de la double logique lib\u00e9rale\u00a0: d\u00e9velopper le march\u00e9 et la soci\u00e9t\u00e9 la plus adapt\u00e9e \u00e0 son \u00e9panouissement maximal (la soci\u00e9t\u00e9 dite \u00ab\u00a0ouverte\u00a0\u00bb). Ce double d\u00e9veloppement s\u2019op\u00e9rant sous la baguette du droit.<\/p>\n<p><strong>2. Une balance profitable aux capitaux occidentaux<\/strong><\/p>\n<p>La balance de l\u2019Europe centrale entre les transferts publics entrants et les flux de profits sortants est nettement d\u00e9ficitaire.\u00a0C\u2019est ce que d\u00e9montre encore Thomas Pikkety\u00a0<u>sur son blog<\/u>.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Les<\/em><em>\u00a0flux de profits aujourd\u2019hui vers\u00e9s aux propri\u00e9taires des entreprises d\u00e9passent de loin les transferts europ\u00e9ens allant dans l\u2019autre sens.\u00a0\u00bb Les fonds structurels ne sont donc pas une aum\u00f4ne, mais un investissement juteux\u00a0: \u00ab\u00a0une bonne partie des hauts revenus issus du capital est-europ\u00e9en est vers\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tranger\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomiste explicite ainsi son graphique\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Entre 2010 et 2016, les flux annuels sortants de profits et de revenus de la propri\u00e9t\u00e9 (nets des flux entrants correspondants) ont ainsi repr\u00e9sent\u00e9 en moyenne 4,7% du produit int\u00e9rieur brut en Pologne, 7,2% en Hongrie, 7,6% en R\u00e9publique Tch\u00e8que et 4,2% en Slovaquie, r\u00e9duisant d\u2019autant le revenu national de ces pays.<\/em><\/p>\n<p><em>Par comparaison, sur la m\u00eame p\u00e9riode, les transferts annuels nets venant de l\u2019UE, c\u2019est-\u00e0-dire la diff\u00e9rence entre la totalit\u00e9 des d\u00e9penses re\u00e7ues et des contributions vers\u00e9es au budget de l\u2019UE, \u00e9taient sensiblement plus faibles\u00a0: 2,7% du PIB en Pologne, 4,0% en Hongrie, 1,9% en R\u00e9publique Tch\u00e8que et 2,2% en Slovaquie (pour m\u00e9moire, la France, l\u2019Allemagne et le Royaume-Uni sont contributeurs nets au budget de l\u2019UE \u00e0 hauteur d\u2019environ 0,3%-0,4% de leur PIB).\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>3. Une logique \u00e9conomique impitoyable<\/strong><\/p>\n<p><em>De l\u2019optimisation fiscale\u2026<\/em><\/p>\n<p>La tendance n\u2019est d\u2019ailleurs pas r\u00e9jouissante. Les entreprises multinationales s\u2019organisent pour payer de moins en moins d\u2019imp\u00f4ts, comme\u00a0le\u00a0<u>Visegr\u00e1d Post le d\u00e9taillait r\u00e9cemment<\/u>. Alors que la Roumanie a connu une croissance de son PIB de 7% l\u2019an pass\u00e9\u2026 les rentr\u00e9es fiscales de l\u2019\u00c9tat roumain au titre de l\u2019imp\u00f4t sur le profit des soci\u00e9t\u00e9s ont diminu\u00e9 de 7%. Les b\u00e9n\u00e9fices de cette fraude l\u00e9gale s\u2019ajoutent donc aux exc\u00e9dents d\u00e9j\u00e0 colossaux que permet de d\u00e9gager le faible co\u00fbt du travail, en Roumanie comme dans les autres PECO.<\/p>\n<p>\u2026<em>\u00e0 l\u2019accaparement des r\u00e9seaux de distribution<\/em><\/p>\n<p>Autre aspect de la suj\u00e9tion \u00e9conomique de cette r\u00e9gion\u00a0: la grande distribution. L\u2019ONG\u00a0<em>Impact 2040<\/em>, bas\u00e9e en Lettonie et qui se propose de d\u00e9fendre les droits des consommateurs, s\u2019est faite l\u2019\u00e9cho en juillet 2017 de l\u2019utilisation probl\u00e9matique des cr\u00e9dits de la BERD, dont, nous l\u2019avons vu,\u00a0Jacques Attali fut le premier Pr\u00e9sident.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019utilisation des fonds de la BERD qui est en question, fonds surtout publics car l\u2019UE, la Banque europ\u00e9enne d\u2019investissement (BEI) et les \u00c9tats membres constituent ensemble 62,8% du capital de cette banque. L\u2019ONG a relev\u00e9 des contributions de plusieurs centaines de millions d\u2019euros pour d\u00e9velopper une fameuse cha\u00eene de grande distribution, en l\u2019occurrence Lidl, dans les PECO. Financements publics \u00e0 l\u2019appui, Lidl a annonc\u00e9 en 2016 l\u2019ouverture de 100 nouveaux magasins en Roumanie en une seule ann\u00e9e, en plus des 200 magasins d\u00e9j\u00e0 existants.<\/p>\n<p>Ceci conduit \u00e0 une situation monopolistique dans certaines r\u00e9gions, et les effets ne se font pas attendre\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Exclusion des productions locales, m\u00eame si elles sont de qualit\u00e9 sup\u00e9rieure, au b\u00e9n\u00e9fice des produits de la marque, notamment de la nourriture industrielle issue d\u2019Europe occidentale (l\u2019exc\u00e9dent agricole allemand s\u2019explique notamment ainsi).<\/li>\n<li>Vente \u00e0 perte pour \u00e9liminer les acteurs locaux de la petite distribution, o\u00f9 la qualit\u00e9 moyenne des produits est plus \u00e9lev\u00e9e, et ce en profitant de la manne financi\u00e8re publique.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>4. La classe moyenne occidentale, autre perdante<\/strong><\/p>\n<p>On l\u2019aura compris, l\u2019antagonisme ne se trouve pas entre les \u00e9conomies d\u2019Europe centrale et de l\u2019ouest, mais entre ceux qui produisent, o\u00f9 qu\u2019ils se trouvent, et ceux qui en retirent le plus grand b\u00e9n\u00e9fice. Mais en bout de cha\u00eene, le perdant ultime semble bien \u00eatre le travailleur occidental\u00a0: par ses imp\u00f4ts, il contribue nettement aux fonds europ\u00e9ens. Et les investissements permis par cette manne d\u00e9veloppent un march\u00e9 qui ne lui rapporte rien\u00a0! En effet, les profits d\u00e9gag\u00e9s par une entreprise allemande ou fran\u00e7aise ne reviennent pas \u00e0 l\u2019Allemagne ou \u00e0 la France mais aux actionnaires et autres\u00a0<em>happy few<\/em>\u00a0de l\u2019\u00e9conomie globalis\u00e9e. Si une bonne partie de la soci\u00e9t\u00e9 allemande tire encore son \u00e9pingle du jeu, l\u2019Europe latine, dont la France, perd des deux c\u00f4t\u00e9s\u00a0: elle contribue \u00e0 l\u2019exploitation (ou mise en valeur) de pays dont elle ne tire aucun b\u00e9n\u00e9fice. Les travailleurs d\u00e9tach\u00e9s sont le processus sym\u00e9trique de cette m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique. C\u2019est la cons\u00e9quence in\u00e9vitable du libre-\u00e9change des facteurs de production\u00a0: le capital va l\u00e0 o\u00f9 les profits sont les plus \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n<p><u><strong>III. L\u2019\u00e9conomie face au politique<\/strong><\/u><\/p>\n<p><strong>1. Inf\u00e9riorit\u00e9 \u00e9conomique et isonomie politique<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique est claire\u00a0: les 100 millions de citoyens europ\u00e9ens des PECO sont des vaches \u00e0 lait de l\u2019\u00e9conomie allemande, le gage de sa pr\u00e9dominance continentale et de son envergure mondiale. L\u2019Europe centrale n\u2019a pas encore le poids ni la force d\u2019aborder la grande question de l\u2019augmentation des salaires et du niveau de vie. En sus d\u2019une coordination des diff\u00e9rents pays de la r\u00e9gion, cette question ne peut \u00eatre r\u00e9solue sans la coop\u00e9ration pleine et enti\u00e8re de leur banque centrale respective, dont l\u2019ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis du pouvoir politique est un handicap r\u00e9dhibitoire.<\/p>\n<p>Mais les succ\u00e8s diplomatiques du groupe de Visegrad, et l\u2019embellie r\u00e9elle que l\u2019on peut constater dans cette r\u00e9gion depuis plusieurs ann\u00e9es prouvent que la suj\u00e9tion \u00e9conomique n\u2019est ni compl\u00e8te, ni \u00e9crasante. Loin de borner son poids politique \u00e0 l\u2019aune de ses bas salaires, le Groupe de Visegrad exploite sa rentabilit\u00e9 pour d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats politiques primordiaux.<\/p>\n<p>De ce point de vue, l\u2019Allemagne ne fait pas face \u00e0 des \u00e9conomies subordonn\u00e9es mais \u00e0 des nations historiques. Et c\u2019est le pass\u00e9 m\u00e9di\u00e9val comme le cadre politique europ\u00e9en le plus actuel qui autorise pareille pr\u00e9tention.<\/p>\n<p><strong>2. Le poids de l\u2019histoire face au poids de l\u2019argent<\/strong><\/p>\n<p>Les pays d\u2019Europe centrale jaugent un mal en le comparant \u00e0 un autre\u00a0: ils ont connu l\u2019occupation russe et n\u2019en veulent \u00e0 aucun prix\u00a0; ils savent que la puissance ottomane n\u2019est jamais loin et la redoutent plus encore. En revanche, ils appartiennent, pour le meilleur et pour le pire, \u00e0 la Chr\u00e9tient\u00e9 occidentale dont ils constituent le flanc oriental depuis plus de 1000 ans. Et ce d\u00e9terminisme civilisationnel l\u2019emporte sur des conjectures \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Ce commun h\u00e9ritage qui, d\u2019apr\u00e8s les pays du V4, justifie l\u2019Union europ\u00e9enne et d\u00e9termine son avenir, semble pr\u00e9cis\u00e9ment oubli\u00e9 par l\u2019Allemagne. Celle-ci s\u2019est momentan\u00e9ment abaiss\u00e9e \u00e0 ne consid\u00e9rer aucune autre dimension de l\u2019existence que la dimension \u00e9conomique. Au point de ne rien voir dans un \u00ab\u00a0migrant\u00a0\u00bb qu\u2019un agent \u00e9conomique potentiel. Le gouvernement allemand actuel ne comprend pas l\u2019Europe centrale parce qu\u2019elle revendique ce qu\u2019il tente d\u2019oublier.<\/p>\n<p>Aux yeux de l\u2019Europe centrale, la richesse \u00e9conomique n\u2019\u00e9tant pas le plus grand honneur, une pauvret\u00e9 relative n\u2019est pas la plus grande d\u00e9ch\u00e9ance. Et plus de tenir fermes sur les questions migratoires et soci\u00e9tales, ces pays exploitent autant que possible leur marge de man\u0153uvre \u00e9conomique.<\/p>\n<p><strong>3. La mise sur pied d\u2019un mod\u00e8le \u00e9conomique national<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s son premier mandat au poste de 1<sup>er<\/sup>\u00a0Ministre, entre 1998 et 2002, Viktor Orb\u00e1n affiche la volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de b\u00e2tir un capitalisme hongrois, sur les \u00e9paules d\u2019une classe moyenne entreprenante et attach\u00e9e aux valeurs nationales.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Le volume des travaux publics augmenta sensiblement. Suite \u00e0 l\u2019investissement public, 10\u00a0000 \u00e0 15\u00a0000 nouvelles maisons furent construites et 46\u00a0000 emplois furent cr\u00e9\u00e9s. En 2002, le secteur de\u00a0la construction avait augment\u00e9 de 23%. Les entreprises locales purent jouir d\u2019avantages significatifs dans le cadre des appels d\u2019offre, ce qui bien s\u00fbr eut un impact n\u00e9gatif pour les pays dont les entreprises travaillaient en Hongrie, \u00e0 commencer par l\u2019Autriche. Quand les politiciens autrichiens s\u2019enquirent de quand leurs entreprises pourraient de nouveau prendre par \u00e0 la construction de route en Hongrie, Orb\u00e1n r\u00e9pliquait franchement que ce serait possible quand les entreprises hongroises pourraient prendre part \u00e0 des projets de construction en Autriche.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(I. Janke, In\u00a0<em><u>Forward\u00a0! The History of the Hungarian Prime Minister Viktor Orb\u00e1n<\/u><\/em>, p. 179)<\/p>\n<p>De retour au pouvoir apr\u00e8s l\u2019\u00e9clipse 2002-2010, Viktor Orb\u00e1n n\u2019a cess\u00e9 de renforcer et de d\u00e9velopper les atouts de l\u2019\u00e9conomie nationale. C\u2019est d\u2019ailleurs la raison profonde du contentieux qui l\u2019oppose \u00e0 Bruxelles. En 2013, le rapport Tavares attaquait la politique du gouvernement Orb\u00e1n pour des pr\u00e9textes fort l\u00e9gers d\u2019\u00ab\u00a0atteintes \u00e0 l\u2019\u00c9tat de droit\u00a0\u00bb, mais au fond c\u2019est le cadre favorable \u00e0 la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats nationaux que visait Bruxelles. Au bout de huit ans d\u2019efforts continus, Orb\u00e1n a pu se flatter le 18 f\u00e9vrier dernier\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Nous avons des entreprises de services publics hongroises, et les familles ne paient donc pas les b\u00e9n\u00e9fices des multinationales \u00e0 travers leurs factures de services publics\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(discours sur l\u2019\u00e9tat de la nation \u2013 2018). Ceci est \u00e0 mettre en rapport avec la cession par l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais \u00e0 des multinationales des autoroutes construites avec l\u2019argent public. C\u2019est un \u00c9tat, et non Bruxelles, qui dans ces deux cas choisit ou de d\u00e9fendre les usagers contre les multinationales ou de d\u00e9fendre les multinationales contre les usagers.<\/p>\n<p>Ce volontarisme national a aussi le m\u00e9rite d\u2019entretenir la combativit\u00e9 des d\u00e9cideurs politiques en toute circonstance. A un journaliste qui l\u2019interrogeait, le 7 d\u00e9cembre dernier, sur la querelle des fonds europ\u00e9ens et des quotas de migrants, Orb\u00e1n balayait ainsi le chantage qui leur est fait\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0ils induisent que nous avons c\u00e9d\u00e9 notre libert\u00e9 pour de l\u2019argent\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La Hongrie a \u00e9t\u00e9 le poisson pilote d\u2019une reprise en main nationale dans le cadre de l\u2019UE. En 2015, la victoire du PiS a engag\u00e9 la Pologne sur cette m\u00eame voie, et la Tch\u00e9quie emmen\u00e9e par Andrej Babi\u0161 suite aux \u00e9lections de l\u2019automne 2017 conforte cette dynamique \u00e0 la fois nationale et europ\u00e9enne.<\/p>\n<p><u><strong>IV. L\u2019Europe divis\u00e9e\u00a0: deux situations incertaines<\/strong><\/u><\/p>\n<p><strong>1. Un moindre degr\u00e9 d\u2019int\u00e9gration communautaire<\/strong><\/p>\n<p>A l\u2019exception de la Slovaquie, les pays du groupe de Visegr\u00e1d n\u2019ont pas encore rejoints la zone euro. Or, la monnaie est l\u2019instrument indispensable d\u2019une politique \u00e9conomique nationale. Le taux de change permet de maintenir cette comp\u00e9titivit\u00e9 qui est la cl\u00e9 de leur succ\u00e8s, et la pression de la banque centrale europ\u00e9enne qui s\u2019exerce si puissamment sur chaque gouvernement de l\u2019euroland leur est \u00e9pargn\u00e9e. Ainsi que\u00a0<u>l\u2019expliquait r\u00e9cemment<\/u>\u00a0le Premier Ministre Polonais\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Nous sortons seulement du communisme et notre \u00e9norme d\u00e9pendance au capital \u00e9tranger que nous a impos\u00e9e le mod\u00e8le \u00e9conomique choisi il y a plus d\u2019un quart de si\u00e8cle fait que nous sommes confront\u00e9s \u00e0 des d\u00e9fis tr\u00e8s diff\u00e9rents de ceux auxquels doivent faire face les pays du sud ou du nord de la zone euro. Si la structure de notre \u00e9conomie et notre revenu disponible par habitant deviennent similaires \u00e0 ceux des Pays-Bas, de l\u2019Autriche ou de la Belgique, alors nous pourrons reparler de l\u2019euro.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>2. Inconfort et viabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, la France, comme l\u2019Italie et dans une moindre mesure l\u2019Espagne, \u00e9taient dot\u00e9es d\u2019une \u00e9conomie mature, caract\u00e9ris\u00e9e par de hauts salaires et une consommation satur\u00e9e\u00a0: l\u2019int\u00e9r\u00eat des entreprises multinationales \u00e9tait alors d\u2019investir les profits ailleurs afin de d\u00e9velopper un nouveau march\u00e9 o\u00f9 d\u00e9gager de nouveaux profits. Fran\u00e7ois Mitterrand pensait peut-\u00eatre \u00e9difier, avec la BERD, des contrepoids \u00e0 la puissance allemande en Europe centrale et orientale. Mais c\u2019est absolument l\u2019inverse qui s\u2019est pass\u00e9. Et d\u00e8s les ann\u00e9es 1990, la France n\u2019a pas su emp\u00eacher le d\u00e9mant\u00e8lement de la Yougoslavie qui constituait un de ces contrepoids.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, si l\u2019Europe centrale peut s\u2019efforcer dans une relation qu\u2019elle juge gagnant-gagnant avec le monde germanique, l\u2019impasse est plus \u00e9vidente pour la France, l\u2019Italie, l\u2019Espagne et la Gr\u00e8ce. La question de l\u2019euro, ici encore, est centrale. Comme l\u2019\u00e9conomiste Charles Gave le pronostiquait avant m\u00eame la mise en place de la monnaie unique,<em>\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019euro conduira \u00e0 trop de maisons en Espagne, trop d\u2019usines en Allemagne et trop de fonctionnaires en France\u00a0\u00bb<\/em>. On observe ainsi que la situation de l\u2019Europe centrale est inconfortable, et que celle de celle l\u2019Europe latine n\u2019est plus viable.<\/p>\n<p><u><strong>V. Un mod\u00e8le centreurop\u00e9en\u00a0?<\/strong><\/u><\/p>\n<p><strong>1. De quoi l\u2019option f\u00e9d\u00e9rale est-elle le nom\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Les d\u00e9ficits structurels de nos pays face \u00e0 l\u2019exc\u00e9dent ph\u00e9nom\u00e9nal de la balance commerciale allemande condamnent la zone euro \u00e0 imploser, \u00e0 moins de f\u00e9d\u00e9raliser compl\u00e8tement l\u2019euroland, et d\u2019achever la sp\u00e9cialisation \u00e9conomique du continent qui fera de l\u2019Allemagne une usine o\u00f9 travailleront par millions des Italiens, des Fran\u00e7ais et des Espagnols. Le fruit de leur travail serait ensuite transf\u00e9r\u00e9 dans leur pays sinistr\u00e9s, un peu comme survivent de l\u2019aum\u00f4ne francilienne des d\u00e9partements fran\u00e7ais d\u00e9sert\u00e9s\u00a0: cette \u00ab\u00a0clochardisation\u00a0\u00bb de nations enti\u00e8res est aussi malsaine qu\u2019absurde. C\u2019est plonger des pays entiers dans une atonie mortelle, c\u2019est nier des si\u00e8cles d\u2019histoire glorieuse et bafouer la dignit\u00e9 m\u00eame des peuples pour justifier l\u2019aventure des brillants cerveaux qui imagin\u00e8rent l\u2019euro.<\/p>\n<p>C\u2019est pourtant bien l\u2019option de la fuite en avant qui a seule droit de cit\u00e9 aujourd\u2019hui, grim\u00e9e de diverses fa\u00e7ons. La plus sirupeuse est celle des libres penseurs de gauche, qui pensent au fond que l\u2019argent r\u00e9sout tous les probl\u00e8mes, et qu\u2019il suffit de payer. Mais le mythe de la redistribution est chez eux assaisonn\u00e9 de d\u00e9mocratie et de dialogue, de sorte qu\u2019on croit r\u00e9cup\u00e9rer par un statut politique la dignit\u00e9 d\u2019homme qu\u2019on a c\u00e9d\u00e9 \u00e0 \u00eatre assist\u00e9. Les fruits de la productivit\u00e9 ainsi r\u00e9pandue couvrirait les probl\u00e8mes et les laisserait fermenter, alors que la concurrence des plus mobiles se poursuivrait impitoyablement jusqu\u2019\u00e0 la prochaine crise.<\/p>\n<p>On peut noter que les d\u00e9fenseurs de cette ligne redoutent le protectionnisme, parce qu\u2019il ouvrirait la boite de Pandore des mesures de r\u00e9torsion. Mais si l\u2019on craint plus de mal des r\u00e9torsions d\u2019autrui que l\u2019on attend de bien ce qu\u2019on peut b\u00e2tir, c\u2019est fonder peu d\u2019estime sur son travail et s\u2019en remettre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur comme \u00e0 la providence. C\u2019est de ce point de vue moralement bl\u00e2mable, mais c\u2019est aussi politiquement absurde de ne pas d\u00e9fendre son int\u00e9r\u00eat au pr\u00e9texte que celui-ci a un prix.<\/p>\n<p><strong>2. L\u2019\u00e9bauche d\u2019une autre \u00e9conomie europ\u00e9enne<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 la Hongrie, qui d\u2019ailleurs assume loyalement son appartenance \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne, a une autre le\u00e7on \u00e0 nous donner. C\u2019est en effet en partant des fondements que Viktor Orb\u00e1n d\u00e9fend obstin\u00e9ment une Hongrie forte de villes et de r\u00e9gions dynamiques, elles-m\u00eames fortes de familles et de citoyens engag\u00e9s. Ce bon citoyen s\u2019appelle \u00ab polg\u00e1r\u00a0\u00bb en hongrois, et le parti d\u2019Orb\u00e1n en a fait une v\u00e9ritable notion politique et l\u2019a popularis\u00e9 d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1990.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Le polg\u00e1r est un citoyen pensant par lui-m\u00eame, qui connait l\u2019histoire de son pays et ses traditions, qui est conscient de la place qu\u2019il occupe dans la soci\u00e9t\u00e9, est propri\u00e9taire, construit une famille et jouit du respect de ses voisins\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(id., p156). Nous sommes bien aux antipodes du d\u00e9clinisme d\u00e9crit plus haut, et cette perspective nous semble le ferment de ce qui peut advenir de mieux dans tous pays d\u2019Europe.<\/p>\n<p>Face au noyau carolingien, si h\u00e9g\u00e9monique et si insens\u00e9 \u00e0 la fois, les pays latins et l\u2019Europe centrale gagneraient \u00e0 s\u2019entendre pour \u00ab\u00a0stopper Bruxelles\u00a0\u00bb et refuser la sp\u00e9cialisation des \u00e9conomies europ\u00e9ennes sous la pression d\u2019une concurrence plus ali\u00e9nante que stimulante. Si l\u2019unit\u00e9 civilisationnelle du continent s\u2019exprime par les nations, et non contre elles, de m\u00eame, la compl\u00e9mentarit\u00e9 et les partenariats europ\u00e9ens se d\u00e9veloppent sur la base d\u2019\u00e9conomies nationales robustes, lesquelles tirent leur force de leur propre dynamisme local.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Europe centrale\u00a0\u2013 La comp\u00e9tition \u00e9conomique confronte l\u2019Europe au reste du monde, mais avant tout les pays europ\u00e9ens entre eux. Le contentieux politique sur les quotas de migrants a r\u00e9cemment permis de cristalliser une des tensions \u00e9conomiques qui traversent le continent\u00a0: certains avantages comparatifs de l\u2019Europe centrale vis-\u00e0-vis de l\u2019Europe occidentale et la pertinence de la<\/p>","protected":false},"author":5,"featured_media":5124,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-5123","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-actu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5123","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5123"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5123\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5124"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5123"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5123"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/visegradpost.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5123"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}