Entretien avec Václav Klaus : les quotas ne sont pas une protection contre l’immigration, ils représentent leur exact contraire

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République tchèque, Prague – Entretien avec Václav Klaus, président tchèque de 2003 à 2013 : “les quotas ne sont pas une protection contre l’immigration, ils représentent leur exact contraire.”

Cet entretien de mai 2015 nous a été suggéré par son auteur, le journaliste suisse Alimuddin Usmani, et nous a paru digne d’intérêt pour être publié aujourd’hui. Presque un an après, les propos de l’ancien président tchèque Václav Klaus sont toujours d’actualité et illustrent bien le point de vue d’une partie de la classe politique de droite d’Europe centrale. A l’automne dernier, Václav Klaus a initié une pétition réclamant l’abrogation des quotas de réfugiés imposés à la République Tchèque.


L’ex-président tchèque Václav Klaus estime que l’imposition de quotas de migrants n’est pas une protection contre l’immigration et pourrait même briser l’UE.

L’immigration en provenance de la Méditerranée et ses tragédies qui lui sont liées ont renforcé la préoccupation des peuples européens à ce sujet. Nous avons contacté l’ancien président tchèque Václav Klaus, en poste de 2003 à 2013, pour recueillir son avis sur la question de l’immigration. Généralement connu pour sa critique des institutions européennes, il met en garde celles-ci par rapport à la politique migratoire actuelle.

Alimuddin Usmani : Pouvez-vous nous rappeler quels sont vos liens avec la Suisse?

Václav Klaus : Je n’ai pas de liens spécifiques avec la Suisse, pas plus qu’avec un autre pays dans le monde. Vous faites probablement allusion à ma sœur Alena qui vit en Suisse, avec sa famille élargie, depuis août 1968, à la suite de l’occupation militaire de la Tchécoslovaquie par les troupes des pays du Pacte de Varsovie. Par le hasard des circonstances, elle se trouve justement à Prague pour quelques jours.

AU : De quelle manière les pays européens peuvent-ils se défendre face à l’immigration illégale?

Václav Klaus : La défense représente seulement une seconde étape. Il est possible de se défendre, pour autant que nous le voulions. Je n’en suis cependant pas persuadé. Les individualités souhaitent peut-être se défendre en Europe mais les élites européennes ne le veulent pas. Celles-ci sont des adeptes convaincus du multiculturalisme et du cosmopolitisme. Le premier pas serait d’imposer l’idée selon laquelle l’immigration, et encore plus l’immigration illégale, est indésirable et n’est pas souhaitable pour l’Europe. Tant que cette opinion n’est pas présente alors il n’est pas possible de se défendre.

AU : A l’heure actuelle la plupart des immigrants d’Afrique et d’Asie tentent de s’installer en Europe à l’aide du droit d’asile, alors que leurs raisons sont le plus souvent économiques. Pensez-vous qu’il serait souhaitable de faciliter l’immigration pour des motifs économiques?

Václav Klaus : Je ne crois pas qu’une partie significative des immigrants viennent pour des raisons politiques, du moins pas dans le sens authentique du terme. Migrer pour des raisons politiques, cela ne signifie pas que les uns et les autres peuvent émigrer parce que leur régime politique ne leur convient pas. Cela viendrait à justifier que n’importe qui peut émigrer sur la planète pour des raisons politiques. Quelqu’un qui vit en République tchèque actuellement pourrait invoquer cette raison alors que, d’un point de vue historique, le pays connaît une période unique de liberté et de démocratie.

Je crois également que l’expression de motifs économiques n’est pas tout à fait précise et ni appropriée. Ces immigrants sont foncièrement à la recherche d’une vie meilleure et plus aisée, grâce aux avantages offerts par l’Europe. Et une partie considérable de ces avantages sont dus à une politique sociale européenne paternaliste, à l’État social européen.

AU : La plupart des immigrants qui cherchent à obtenir l’asile politique en Europe se dirige vers l’Allemagne, la Suède, la France et l’Italie, presque jamais vers les anciens pays communistes. En 2014 la République tchèque a enregistré environ 1.000 demandes d’asile, tandis que la Suède, qui est un pays moins peuplé, en a reçu environ 80.000. Comment l’expliquez-vous?

Václav Klaus : Il y a trois explications à cela:

– Les pays de la soi-disant vieille Europe, c’est-à-dire des pays non post-communistes, sont plus riches.

– Les anciens pays communistes ne sont pas encore aussi généreux dans leur politique sociale. Ainsi, parce qu’ils sont plus pauvres que les pays de l’Ouest, ils éprouvent, grâce à leur passé communiste, une aversion pour une politique sociale confortable et sans notion de mérite.

– Les pays de la soi-disant nouvelle Europe sont tout de même moins connus en Afrique et en Asie, ce ne sont pas d’anciennes puissances coloniales.

AU : Pour conclure, au début du mois de mai dernier, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a de nouveau fait pression en faveur de quotas de migrants pour chaque pays de l’UE (cela signifierait une augmentation du nombre d’immigrants pour la République tchèque). Que lui répondez-vous?

Václav Klaus : Durant les trois premières semaines du mois de mai 2015, les pressions de Bruxelles en faveur des quotas de migrants ont brusquement pris de l’ampleur. Je les considère comme une voie néfaste et je suis satisfait que, pour l’instant, même le gouvernement de la République tchèque semble vouloir les refuser. Malheureusement je ne crois pas que, lorsque la pression de Bruxelles se fera encore plus forte, il tiendra bon.

Les quotas de migrants ne sont pas une protection contre l’immigration, ils représentent leur exact contraire. On nous dit que ces immigrants potentiels, cette immigration de masse, ce déplacement de masse des populations (qui a dans l’histoire toujours déstabilisé le monde), font partie d’un phénomène acceptable. Pour ma part, je pense que cela va provoquer un renforcement du flux migratoire. L’imposition d’un quota de réfugiés pourrait cependant avoir un effet indésirable, il pourrait briser l’Union européenne. Cela ne me dérangerait pas tellement mais messieurs Juncker, Schulz et Tusk ne le souhaitent sûrement pas.

Cet entretien a été réalisé le 21 mai 2015.
Publié originalement sur L’AGEFI.

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