Repolonisation de la presse écrite en Pologne

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Article publié originellement sur l’OJIM, sous le titre “Pologne : déconcentration-repolonisation de la presse écrite”.


Le plus gros quotidien national (le tabloïd Fakt), le troisième plus gros hebdomadaire d’actualités (Newsweek Polska), le plus gros site internet polonais (onet.pl) et un prestigieux mensuel économique (Forbes Polska) sont aux mains du groupe médiatique germano-suisse Ringier Axel Springer, issu de la fusion en 2010 de l’allemand Axel Springer SE et du suisse Ringier AG.

À cette emprise étrangère à connotation teutonne il faut ajouter dix-neuf journaux régionaux sur 24 qui sont la propriété du groupe de presse allemande Verlagsgruppe Passau. Et cela sans compter de très nombreux titres de la presse spécialisée. L’emprise allemande sur la presse écrite en Pologne semble être une des principales motivations au projet de loi de déconcentration de la presse en cours de discussion sur les bords de la Vistule.

Quand Donald Tusk vendait une partie des médias polonais aux allemands…

Le parti conservateur Droit et Justice (PiS) avait protesté quand le gouvernement de Donald Tusk avait autorisé la filiale polonaise de l’Allemand Verlagsgruppe Passau, Polska Presse, à quasiment doubler son emprise sur la presse régionale entre 2013 et 2014. Le PiS s’est aussi offusqué en avril 2016 quand un enregistrement datant du 17 avril 2014 a fait surface où l’on entend un secrétaire d’État à la chancellerie du premier ministre Donald Tusk obtenir du milliardaire polonais Jan Kulczyk qu’il intervienne, à propos des critiques du journal Fakt, auprès de Friede Springer, veuve d’Axel Springer, actionnaire majoritaire du groupe médiatique Axel Springer et amie d’Angela Merkel (dont le mari est d’ailleurs membre du conseil d’administration de la Fondation Friede Springer). Six semaines après cette conversation entre les deux Polonais, le rédacteur en chef de Fakt, en poste depuis près de 11 ans, était remplacé et le tabloïd adoptait une ligne plus anti-PiS qu’il a conservée jusqu’à aujourd’hui (voir l’article : Quand Donald Tusk, « président de l’Europe », muselait la presse d’opposition).

…et quand le Forbes polonais appelait à un Maïdan local

L’actuel rédacteur en chef de Newsweek Polska, Tomasz Lis, est de toutes les manifestations contre le gouvernement de Beata Szydło et il s’est à plusieurs reprises répandu dans les médias allemands sur les terribles répressions dont seraient victimes les journalistes de son pays et sur la dictature que chercherait à instaurer le PiS. Entre 2007 et 2015, son soutien indéfectible au gouvernement des libéraux de la Plateforme civique (PO) lui avait valu de pouvoir produire une émission politique grassement rémunérée et très orientée pour la télévision publique polonaise que la nouvelle direction arrivée début 2016 n’a pas souhaité continuer. Il a donc des raisons personnelles d’en vouloir au PiS en plus de ses motivations idéologiques libérales-libertaires. Quant au rédacteur en chef de Forbes Polska, il a publié sur Facebook, au moment du blocage de la Diète par une partie de l’opposition en décembre dernier, une liste d’instructions à suivre pour organiser un « Maïdan » en Pologne qu’il appelait de ses vœux !

Les Allemands font pression sur les journalistes polonais

Comme si cela ne suffisait pas pour convaincre les conservateurs polonais du danger que représente une présence excessive du capital du grand voisin allemand dans les médias, une lettre envoyée par Mark Dekan, PDG du groupe Ringier Axel Springer, après le sommet de Bruxelles (qui a vu la Pologne isolée le 9 mars dernier sur la question de la reconduction de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen), a dévoilé la philosophie et la politique de ce groupe de presse en Pologne. Il s’agissait de la lettre hebdomadaire du PDG aux journalistes polonais du groupe. C’est le service d’informations de la télévision publique qui a, le premier, révélé le contenu de cette lettre envoyée le lundi 13 mars, avant que les médias de Mark Dekan ne la publient pour se défendre contre ce qu’ils appellent des manipulations.

On peut lire dans cette lettre qu’avec Tusk, ce sont les Polonais qui ont gagné et que les perdants étaient le leader du PiS Jarosław Kaczyński et la bonne réputation de la Pologne au sein de l’UE. Mark Dukan explique encore aux journalistes de ses médias polonais qu’à Bruxelles le 9 mars « l’idéologie et les manipulations primitives ont perdu contre les valeurs et la raison », et que « sur l’autoroute de l’intégration européenne apparaissent non seulement une voie rapide et une voie lente, mais aussi un parking ». Et, explique-t-il : « C’est justement le moment où entrent en jeu les médias libres comme nous. N’oublions jamais les valeurs fondamentales que nous représentons : nous sommes en faveur de la liberté, de l’État de droit et de l’EUROPE UNIE [en lettres majuscules dans la lettre de Dukan, NDLR]. Souvenons-nous que la majorité de nos lecteurs et utilisateurs appartiennent à cette écrasante majorité qui soutient la présence de la Pologne dans l’UE. Disons-leur ce qu’il faut faire pour rester sur la voie rapide et ne pas finir sur le parking. L’enjeu, c’est la liberté et la réussite des générations futures. ». Suivent des statistiques montrant l’attachement des Polonais à leur adhésion à l’UE (que le PiS ne remet pas en cause, NDLR) et une tentative d’explication de la critique de l’UE plus visible chez les jeunes : « Pourquoi croient-ils moins à l’idée d’une Europe commune ? Les populistes qui ont traîné l’UE dans la boue et les médias qui ont créé l’image négative d’une UE enfoncée dans la crise y ont certainement contribué. »

Vers une “repolonisation” des médias polonais ?

Pour le PiS, cette lettre vient à point nommé pour convaincre une majorité de Polonais de la nécessité de « repoloniser » les médias. Car que demande le PDG de Ringier Axel Springer à ses journalistes polonais, si ce n’est de promouvoir en Pologne la vision allemande de l’Union européenne et de tout faire pour « rééduquer » les lecteurs des journaux du groupe médiatique et les dresser contre la politique européenne de la majorité conservatrice issue des élections libres et démocratiques d’octobre 2015 ?

L’ingérence étrangère est à tel point évidente que le ministre des Affaires étrangères polonais Witold Waszczykowski a promis d’intervenir auprès des gouvernements allemand et suisse pour protester, tandis que le gouvernement de Beata Szydło a assuré qu’il mènerait rapidement à bien son projet de repolonisation et déconcentration des médias. Attendons-nous donc à de nouvelles attaques de l’Union Européenne contre cette Pologne décidément de plus en plus indocile.

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