Les réseaux (plus ou moins) secrets de l’Occident en Roumanie : objectif, canaux et résultats

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Par Modeste Schwartz.

Les opinions exprimées et expressions employées dans ce billet n’engagent que son auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues de la rédaction.


Roumanie – En Roumanie, officiellement, tout le monde est pro-occidental. Aucune force politique constituée ne conteste l’appartenance du pays à l’OTAN, en dépit de l’implantation de bases balistiques qui, de l’aveu même du président Poutine, font de la Roumanie une cible prioritaire de représailles nucléaires russes en cas de conflit. Et, en dépit de grognes sporadiques de C. P. Tăriceanu, N° 2 de la coalition actuellement au pouvoir, il n’existe pas non plus, à proprement parler, de parti eurosceptique comme en France, en Hongrie ou en Autriche. La Roumanie ayant presque toujours été la frontière de plusieurs empires, les roumains sont rompus à l’art de la dissimulation, du compromis et de la duplicité, la règle étant de ne jamais contrarier l’hégémon du moment.

En réalité, cependant, plus les roumains apprennent à connaître l’Occident (à la faveur, notamment, d’une émigration économique massive), plus leur enthousiasme des années 1990, discrètement, se flétrit : la crise des migrants et le projet bruxellois de quotas d’accueil a buté sur la même incompréhension effrayée que dans tout le reste de l’Europe post-communiste. Quant à l’agenda LGBT, une pétition demandant l’organisation d’un référendum en vue d’inscrire dans la constitution le caractère hétérosexuel du mariage vient justement de rassembler… trois millions de signatures (sur une population réellement résidente estimée à 18 millions : un roumain sur six). Paradoxalement, l’émigration économique massive de la dernière décennie, en amenant les roumains les plus compatibles culturellement avec l’Occident actuel (comme le montre leur comportement électoral) à s’y établir plus ou moins définitivement, a épuré le pays des forces sur lesquelles un aggiornamento occidentaliste aurait pu se baser. Des observations personnelles me laissent penser que les ouvrages d’A. Douguine (généralement présenté par la presse occidentaliste roumaine comme le maître à penser d’un nouvel impérialisme russe) sont proportionnellement plus lus en Roumanie qu’en Russie.

Les Occidentaux, à travers, notamment leur métropole impériale nord-américaine, en sont d’ailleurs parfaitement conscients. En 2013, le journal El Mundo révélait un classement secret des pays du monde en fonction de leur degré de fiabilité du point de vue de l’OTAN, dans lequel la Roumanie apparaissait dans la quatrième et dernière catégorie, derrière des pays comme l’Inde ou le Pakistan (l’article de El Mundo ayant ensuite disparu, le document reste néanmoins consultable ici). Et, à défaut d’avoir économiquement beaucoup plus à offrir aux roumains que les sweat-shops délocalisés de l’industrie allemande, leurs investissements en termes de soft power sont à la hauteur de cette conscience du risque de basculement. Par définition, les réseaux roumains du soft power occidental ne reconnaissent pratiquement jamais servir cet objectif ; il est donc relativement difficile, non seulement de chiffrer cet effort de guerre cognitive, mais même d’identifier précisément tous les éléments du réseau. Néanmoins, en s’appuyant sur la logique du cui prodest, on peut facilement reconnaître trois objectifs stratégiques que toutes ces structures doivent servir, et qui, généralement, les trahissent ; ces objectifs sont :

  • L’entretien de la russophobie et du mythe de la « menace russe », alors même qu’il n’existe, par exemple, aucune preuve judiciaire d’activités subversives de citoyens roumains en rapport avec la Russie au cours des dernières décennies (au contraire, par exemple, de la Pologne, où un activiste a été incarcéré). Il s’appuie généralement sur une identification fantasmatique de la Russie actuelle à l’Union Soviétique, dont cette dernière a pourtant fait sécession, de son propre gré, il y a plus de vingt ans, et sur le conflit territorial qui oppose la République Moldave (c’est-à-dire un état… voisin) avec sa région séparatiste transnistrienne (dont l’indépendance n’est cependant pas reconnue par la Russie).
  • L’entretien de la magyarophobie, des tensions interethniques en Transylvanie (où à peu près un million d’autochtones sont de langue maternelle hongroise) et de la crainte irrationnelle de menées hongroises visant à « récupérer » la Transylvanie (que la République de Hongrie n’a, cela dit, jamais perdue, étant donné l’Etat qui en a été privé par le traité de Trianon était l’Empire d’Autriche-Hongrie). En réalité, en Hongrie actuelle, depuis des décennies, les seules organisations un tant soit peu officielles qui se réclament ouvertement d’un programme irrédentiste sont de petites ligues extrémistes totalisant quelques centaines d’adhérents. Tout ce que demande la minorité hongroise de Roumanie (appuyée en cela par la Hongrie), c’est le respect de ses droits culturels (enseignement en hongrois etc.) et, si possible, une autonomie étendue pour le Pays Sicule, enclave de langue très majoritairement hongroise située au centre de la Roumanie, à des centaines de kilomètres de la frontière hongroise (et donc dénuée d’importance stratégique). Relativement secondaire pendant les premières années écoulées après l’entrée de la Roumanie dans l’OTAN (2004), où la Hongrie se trouvait alors déjà, cet objectif magyarophobe a, de toute évidence, été réévalué à partir de 2010, le nouveau régime de V. Orbán prenant alors une tournure que l’aile dure du mondialisme occidental a décidé de ne pas tolérer.
  • L’entretien de la psychose collective connue en Roumanie sous le nom de « lutte contre la corruption », qui permet avant tout de justifier le pouvoir arbitraire du Parquet Anti-Corruption (en roumain : DNA) actuellement dirigé par la très contestée Laura C. Kövesi, lequel brise à son gré les carrières politiques, avec une curieuse prédilection pour celles de politiciens mal vus à l’Ouest (c’est-à-dire principalement des membres du PSD actuellement au pouvoir et du parti de la minorité hongroise, UDMR/RMDSZ, depuis que ce dernier se rapproche du FIDESZ de V. Orbán). En substance, ce discours consiste généralement à rendre la corruption et l’avidité d’une petite clique de politiciens responsables de tous les maux de la société roumaine ; le plus souvent, cette critique ne cherche pas à chiffrer ce qu’elle dénonce, et encore moins à établir des comparaisons avec d’autres pays, notamment occidentaux ; elle a aussi tendance à se focaliser sur les corrompus, en oubliant systématiquement le rôle du corrupteur (qui, dans la plupart des cas, est une multinationale ou banque occidentale, ou un citoyen d’un pays occidental). Elle revient donc, pour l’essentiel, à inverser cause et conséquence, en présentant l’existence (bien avérée) d’une classe politique comprador comme la source de maux qui découlent en réalité, comme l’existence même de ladite classe, du statut tacite de colonie occidentale qui est celui de la Roumanie.

Les réseaux occidentaux sont aussi reconnaissables à leur entourage, c’est-à-dire aux accointances systématiques de leurs membres (politiciens, journalistes et autres personnalités publiques) avec ceux d’autres réseaux, plus discrets et moins ouvertement politiques, qui leur servent de canal d’accès et de recrutement. Certains de ces entourages sont soit trop protéiformes (réseaux économiques), soit trop secrets (réseaux maçonniques) pour servir de critère d’identification ; en revanche, deux d’entre eux sont suffisamment cohérents, massifs et – à divers degrés – visibles pour nous conduire à des résultats presque sûrs :

  • Les « services secrets » roumains, globalement passés sous contrôle occidental (dont, probablement une bonne part de contrôle américain direct) depuis plus de dix, voire de vingt ans, sont à vrai dire assez peu secrets, perpétuant en réalité la police politique (Securitate) de l’époque de N. Ceauşescu. Ils disposent du plus gros budget d’Europe (en chiffres absolus !), totalisant officiellement 36 000 employés déclarés (1 pour 500 habitants !), dont, de l’aveu même de ces services, de nombreux agents infiltrés dans la presse (fait confirmé par une série d’aveux publics), mais aussi, plus discrètement, dans la magistrature. Comme leurs homologues américains, ces services sont légalement autorisés à gérer en secret des sociétés commerciales, et détiennent un empire économique interne, lequel pond régulièrement de nouveaux « magnats », vrais-faux self-made men qui, après un enrichissement très rapide et très facile, vont tout naturellement réinvestir une partie de « leurs » capitaux dans la presse et la politique.
  • Les sectes néo-protestantes, généralement filiales d’une église-mère basée aux Etats-Unis. Tout en combattant l’influence de l’Eglise orthodoxe (conçue comme un danger géostratégique par les doctrines inspirées de Huntington), elles servent, tout comme certaines obédiences maçonniques, à doter d’un semblant de respectabilité la sociabilité très sélective (réseautage) des nouvelles élites économiques roumaines, lesquelles, en l’absence presque complètement d’investissement productif autochtone, sont dans la grande majorité des cas les hommes de paille de groupes d’intérêt étrangers, parfois aussi associés à des entreprises politiques, et/ou les parasites de telle ou telle structure institutionnelle. Ces sectes sont particulièrement bien implantées en Transylvanie, où l’un de leurs membres a par exemple récemment pris la tête du Parti National Libéral pour le département de Bristrița.

Dans la meilleure tradition démocratique occidentale, cet ensemble critère permet d’identifier non pas un, mais deux groupes d’agents d’influence, l’un (G1) assez étroitement associé aux partis dits « de droite » (PNL de l’actuel président Johannis, PDL de l’ancien président Băsescu, et surtout le dernier né : l’USR, parti « de la société civile » faisant furieusement penser à l’En Marche d’E. Macron), l’autre (G2) ayant, au cours de la décennie écoulée, infiltré l’aile patriote du PSD (nominalement de « centre gauche ») actuellement au pouvoir – jusqu’à la très récente mutinerie ratée dont S. Grindeanu et V. Ponta ont pris la tête, et qui a permis d’identifier une bonne partie des infiltrés.

Cependant, comme presque personne, en Roumanie, ne prend au sérieux les étiquettes idéologiques, on constate un haut degré de porosité entre G1 et G2. Deux exemples :

  • Dépendant du G1, basé à Cluj (capitale historique de la Transylvanie), le « site d’information » PressOne, férocement anti-communiste, combat par tous les moyens le PSD, présenté comme une relique de l’avant-1990, et (de façon plus indirecte) comme un possible cheval de Troie russe en Roumanie ; il a été fondé par le « millionnaire philanthrope américain » Don Lothrop, qu’on trouve aussi à la tête d’un empire économique transylvain fondé sur son association avec… Vasile Suciu, ancien député du PSD jusqu’en 2004, devenu entretemps membre du groupe néo-protestant Oastea Domnului (« l’Armée du Seigneur »). Lothrop, qui déclare « être tombé amoureux de la Roumanie » en découvrant l’histoire du pardon accordé à son tortionnaire par un prêtre emprisonné sous le communisme (du moins, dans l’une des versions de cette miraculeuse conversion survenue un an avant l’entrée de la Roumanie dans l’OTAN – Lothrop en ayant malheureusement produit plusieurs, partiellement contradictoires) a visiblement fait siennes ces valeurs de pardon quand il s’est agi de se choisir un partenaire d’affaires. Converti au pardon, Lothrop n’a pas forcément réussi à convertir ses associés locaux à ses principes d’efficacité et de transparence en affaires, à en juger par le fait, révélé par la presse locale, qu’en 2014 (au bout de onze ans de présence intermittente de Lothrop en Roumanie !), deux des nombreuses sociétés à but lucratif dans lesquelles il est impliqué (une société de consultance et une société immobilière) ont totalisé près de 200 000€ de pertes, tandis que le nom du philanthrope apparaît aussi dans les statuts de sociétés offshore qui, elles, sont bénéficiaires. A ma connaissance, ces étranges pertes n’ont jamais fait l’objet d’enquêtes des services fiscaux roumains, probablement complices en l’espèce d’une opération d’évasion fiscale (la technique la plus répandue en Roumanie consistant à surévaluer la valeur d’un terrain donné en gage à l’administration fiscale, qui se laisse flouer de bonne grâce – or il se trouve justement que Lothrop se vante régulièrement à la presse d’être en train, par son fond New Vista Partners, propriétaire de ladite société immobilière, de réaliser dans le département du Bihor un investissement « d’une valeur de six millions de dollars »).

En revanche, je n’ai pour l’instant pas réussi à dépister l’entourage B (néo-protestant) dans le personnel (généralement valaque) du G2 – ce qui était assez prévisible, les différences territoriales et confessionnelles étant, en Roumanie, bien plus importantes que les (apparentes) divergences idéologiques.

  • V. Ponta, ancien premier ministre et candidat malheureux du PSD à la présidence de la république, et B. Diaconu, ancien député du PSD, relèvent de toute évidence du G2. Néanmoins, en août 2014, B. Diaconu, après avoir quitté le PSD qui venait de le faire élire au parlement, fonde le Parti de la Roumanie Unie, utilisant probablement pour ce faire des fonds mis à disposition par S. Ghiță, magnat des médias notoirement lié au Service Roumain d’Information (SRI – les renseignements internes), qui sera par la suite membre du parti jusqu’à sa dissolution, tandis que V. Ponta en sera notoirement proche, envisageant même, à l’automne 2016, d’en assumer la présidence après avoir été marginalisé au sein du PSD. Or le discours, essentiellement magyarophobe (et, dans une moindre mesure, russophobe) du PRU ressemble à s’y méprendre à celui… du « philanthrope » Lothrop (mécène du G1), lequel, entre les affaires et la philanthropie, trouve aussi, plus discrètement, le temps de s’intéresser à la politique, notamment en tant que membre du think tank washingtonien Central European Policy Analysis (CEPA, dont il est aussi l’un des bailleurs de fonds, aux côtés notamment de la NED, du Département d’Etat US, de Lockheed Martin, Ratheon…) ; Wess Mitchell, président du CEPA, dans un discours prononcé en 2014 à l’Université Babeș-Bolyai de Cluj, après avoir remercié « son bon ami » D. Lothrop, « éminent soutien et mentor de toute l’organisation CEPA », procède à la déclaration suivante :

« Les nationalistes irrédentistes, de Transnistrie jusqu’en Transcarpathie [hongrois d’Ukraine], en passant par la Transylvanie [hongrois de Roumanie], ont pris acte de l’annexion de la Crimée et se voient activement encouragés par Vladimir Poutine et Alexandre Douguine. » [traduction personnelle]

Et, pour être sûr que la Hongrie ne soit pas oubliée, Lothrop précise, dans un clip YouTube sous-titré en roumain : « Russia clearly wants you oil. Victor Orban wants Transylvania back. » /« La Russie veut clairement votre pétrole. Viktor Orbán veut récupérer la Transylvanie. »

[À titre personnel, je partage d’ailleurs son opinion, pensant moi aussi que V. Orbán a autant besoin de la Transylvanie (dont la population inclut près de 6 millions de roumains ethniques – la population de la Hongrie étant inférieure à 10 millions) que la Russie (réserves conventionnelles prouvées en 2014 : 80 milliards de barils) du pétrole roumain (600 millions, réserves non-conventionnelles comprises).]

 

Cela dit, il ne s’agit pas de nier l’existence d’un certain nombre de différences structurelles entre G1 et G2. G1 ne semble pas disposer d’autonomie économique en Roumanie, et dépend donc très étroitement de mécènes nord-américains miraculeusement enrichis dans des opérations financières et qui, par un heureux hasard, dès qu’ils se mettent à voyager dans le monde, épousent toujours très exactement la doctrine stratégique de l’OTAN (ce qui constitue visiblement le modus operandi actuel de la CIA, d’ailleurs largement imité par la « communauté du renseignement » de Roumanie, ou encore celle de Russie). G2, au contraire, dispose, outre l’énorme budget des services de renseignement roumains, d’un empire économique immergé, ce qui rend moins visible – sinon forcément moins réelle – sa dépendance vis-à-vis de la métropole impériale. Cette relative discrétion a par exemple permis à B. Diaconu, avant de devenir le fondateur du PRU, d’infiltrer la rédaction roumaine de la Voix de la Russie ; de même, d’anciens collaborateurs du Parti de la Grande Roumanie de V. Tudor (aujourd’hui défunt ou fossilisé, et dont les effectifs se sont largement reversés dans le PRU) réussissent régulièrement à placer des messages magyarophobes et anti-PSD (objectifs 2) et 3)) dans les colonnes de la version en langue roumaine (Roumanie/Moldavie) de Sputnik, dont la rédaction, débordée, n’a pas de ligne claire.

C’est néanmoins après une visite du président Johannis à Washington (le 9 juin dernier) que le premier ministre S. Grindeanu, allié à V. Ponta (cf. supra), a lancé au sein du PSD la tentative de mutinerie qui a amené à la chute (le 21 juin) de son gouvernement sous l’effet d’une motion de censure du PSD. Quant à l’ancien député et patron de presse S. Ghiță, désormais en fuite en Serbie, il est, depuis la clandestinité, devenu lanceur d’alerte, s’attachant notamment à détruire la réputation du procureur anti-corruption L. C. Kövesi, dont il décrit, dans des vidéos très largement diffusées, certaines soirées festives à Predeal (station de luxe dans les Carpates), en compagnie d’au moins deux officiers supérieurs de la CIA (Karl Schwab et Eric Ashely, responsables successifs de l’antenne CIA auprès de l’Ambassade des Etats-Unis en Roumanie). L’entourage A est donc bien une caractéristique commune de G1 et G2, de même que (quoique dans des proportions variables) les objectifs 1), 2) et 3).

Autre faiblesse structurelle de G1 : sa relative porosité vis-à-vis de ce qu’on pourrait appeler G3, à savoir la « Galaxie Soros » en Roumanie (vers laquelle se déversent aussi la plupart des financements en provenance de l’UE). Semblable à G1 dans sa structure, G3 cible un secteur jeune et urbain de l’opinion, sensible notamment à ses messages anticléricaux, voire d’athéisme militant. Par conséquent, l’élément d’entourage B en est pratiquement exclu, tandis que l’élément A reste assez discret. Le type d’idéologie diffusée (libérale/libertaire : féminisme, LGBT, sans-frontiérisme) rend aussi impossible une exécution directe de l’objectif 2), d’autant plus que l’USR, principale incarnation politique de G3, a entre autres à son cahier des charges de confisquer à son profit l’aile gauche de l’UDMR ; on se contente donc d’une critique moralisante des aspects supposés dictatoriaux du régime de V. Orbán, sans référence à un hypothétique irrédentisme hongrois. La russophobie, de même, est entretenue sous un angle gauchiste/universaliste, présentant (notamment sous la plume du romancier d’origine moldave V. Ernu, longtemps resté à la tête de la revue Critic Atac, financée par les fondations politiques allemandes) la société russe comme victime du poutinisme, plutôt que comme ennemi héréditaire. C’est dans la promotion de l’objectif 3) que le G3 atteint ses meilleurs résultats, du fait, notamment, qu’elle s’adresse à un public d’oisifs et d’employés du tertiaire hors-sol, à peu près dénués de toute compréhension économico-sociale réelle de leur pays.

C’est cette porosité réciproque de G1 et G3, partageant souvent les mêmes sources de financement, qui donne son aspect surréaliste au parti USR, à mi-chemin entre En Marche et la Junte de Kiev, en constant grand écart entre la pire des extrêmes droites et la pire des extrêmes gauches. Ainsi, Nadia Pal, candidate de l’USR pour le département du Bihor, est un pur produit de la pépinière de Don Lothrop, qui lui a mis le pied à l’étrier, en lui confiant, dans le cadre de ses ONG, des missions d’intérêt public (écologie, qualité de vie) susceptibles de la rendre populaire dans sa ville d’Oradea (premier point d’ancrage de Lothrop en Roumanie, où ce grand ami des enfants a notamment parrainé un orphelinat). 150 000 des 600 000 habitants du département sont hongrois, et l’USR, parti de langue roumaine, fait de son mieux pour attirer à lui l’aile libérale de l’UDMR/RMDSZ. Nadia Pal ignorerait-elle les déclarations magyarophobes de son ex-patron ? Ignorerait-elle qu’il finance, à travers sa fondation RomaniaOne, le site PressOne, dont les forums regorgent de commentaires antisémites, et où l’on assiste à de constants et cordiaux échanges de contenus avec d’autres revues réussissant plus ou moins bien (comme Revista 22), plus ou moins mal (comme În linie dreapta) à cacher leur nostalgie de la Garde de Fer et de l’alliance hitlérienne ? Généralement embrigadés dans les ONG de la galaxie Soros, les athées, anticléricaux et activistes LGBT roumains, révoltés par la création – avec, notamment, l’aide de groupes néo-protestants américains – d’une Coalition pour la Famille cherchant à rendre le mariage gay constitutionnellement impossible en Roumanie, ont-ils conscience des très profondes amitiés néo-protestantes de Don Lothrop, dont les liens avec ladite galaxie Soros sont innombrables (il figure par exemple en bonne place dans l’ouvrage que Sandra Pralong, fondatrice de la filiale roumaine de l’Open Society Foundation, a consacré à « ces étrangers tombés amoureux de la Roumanie »).

Conséquence probable de cette asymétrie : en dépit de son récent échec parlementaire, G2 semble être, dans l’ensemble plus efficace que G1. Exploitant l’héritage chauvin du national-communisme de N. Ceauşescu, il parvient à infiltrer non seulement le PSD, principal parti du pays, mais aussi les milieux nationalistes, et même certains organes de presse proches de la Russie. En comparaison, le clip de Don Lothrop cité ci-dessus (en réalité un clip de campagne à peine dissimulé en faveur du candidat Johannis à la veille des dernières élections présidentielles roumaines) avait, au moment où nous le citons, moins de mille vues sur You Tube. De même, en dépit de moyens financiers qu’on peut supposer considérables au vu des budgets du trust Lothrop, le site PressOne a actuellement moins de 50 000 abonnés sur Facebook, soit moitié moins que le site Gândeste.org, principale tribune du mouvement souverainiste roumain, et qui ne bénéficie, à ma connaissance, d’aucun soutien externe. Traditionnellement médiocres, les résultats électoraux de la « droite » roumaine vont, ces dernières années, en s’empirant ; il semble raisonnable de penser que sa cooptation croissante par les réseaux atlantistes a pour effet de pousser vers le PSD un ancien électorat anticommuniste/souverainiste, qui (à l’exemple de l’écrivain A. Petria, qui a pris part à la révolution de 1989) préfère surmonter sa rancune historique envers les héritiers de l’ère Ceauşescu plutôt que de cautionner la porosité de G1 à G3, et le détournement d’avion auquel ont successivement procédé T. Băsescu et K. Johannis au sein des partis héritiers des partis bourgeois de l’entre-deux-guerres. La constitution, au terme des dernières élections législatives, d’une coalition entre le PSD de L. Dragnea (bête noire de G1, G2 et G3) et le parti ALDE, groupant autour de C. P. Tăriceanu les membres de la droite historique ayant refusé de participer à ce détournement, est, à mon sens, l’un des symptômes de ce glissement de terrain.