Pourquoi exige-t-on plus des Polonais ?

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Par Olivier Bault.

Pologne Dans l’hebdomadaire polonais Do Rzeczy où il tient une chronique hebdomadaire, Szewach Weiss se demandait le 6 mars dernier pourquoi on demande toujours aux Polonais de s’excuser pour le génocide commis sur leur territoire par l’Allemagne nazie. Szewach Weiss est un Israélien né en Pologne et sauvé par des Ukrainiens et des Polonais. Il a été au cours de sa carrière président de la Knesset, ambassadeur d’Israël à Varsovie et président du conseil du Mémorial de Yad Vashem.

Texte traduit du polonais pour le Visegrád Post avec l’aimable autorisation de l’hebdomadaire Do Rzeczy et de l’auteur :

J’ai visité il y a quelques mois la ville où j’avais vécu enfant, Boryslav [aujourd’hui en Ukraine, NDLR]. Le maire de la ville, un homme jeune parlant le polonais, nous a invité à venir le voir. En face de l’entrée de l’hôtel de ville se dresse une énorme statue de Bandera [homme politique et idéologue nationaliste ukrainien, NDLR], l’homme qui est devenu aujourd’hui le héros national de l’Ukraine. Pour les juifs et les Polonais dans les années 1940, c’était un criminel à la tête de bandes d’assassins. Nous avons visité le centre de Boryslav où se trouve un joli bâtiment de quatre étages abritant la poste. En face, il y a un monument avec les mots de la dépêche félicitant l’armée soviétique pour la libération de Boryslav. La dépêche portait la signature du généralissime Joseph Staline. Pour la plupart des gens, Staline était un assassin. Pour nous, en 1944 l’armée soviétique nous a libérés d’une occupation allemande diabolique et nous a tout simplement sauvé la vie.

Il y a peu, j’ai participé à une rencontre dans une école d’une bourgade des environs de Varsovie où se trouve un musée consacré à Władysław Grabski [président du Conseil des ministres polonais dans les années 1923-25, NDLR]. Pour les Polonais, c’était un premier ministre important et compétent. Pour les juifs, il est devenu un ennemi. Son gouvernement a imposé des taxes spéciales aux magasins juifs que les propriétaires de ces magasins étaient incapables de payer. Pendant la période ou Grabski était premier ministre, plus de 100 000 juifs ont quitté la Pologne. Il me semble par contre que Polonais et juifs ont un sentiment particulier pour Józef Pilsudski [maréchal, chef de l’État polonais en 1918-22, président du Conseil des ministres en 1926-28 et en 1930, ministre de la Guerre en 1918-19 et 1926-35, NDLR]. Les juifs lui vouent une sympathie particulière parce qu’il respectait les droits de l’homme et les droits civiques des minorités, y compris de la minorité juive.

Ce sont juste quelques exemples, presque pris au hasard, pour illustrer combien les mémoires individuelles, nationales ou religieuses peuvent différer. On oublie certains événements survenus il y a plusieurs siècles. Ils figurent dans les livres d’histoire mais n’éveillent pas la douleur. En revanche, tout ce qui est arrivé au XXe siècle, et notamment pendant la Deuxième guerre mondiale, reste bien vivant dans notre mémoire, et pour les juifs, l’extermination de leur peuple est devenue l’objet d’un culte douloureux. J’imagine que les Polonais cultivent des sentiments similaires en se souvenant des humiliations subies pendant l’occupation allemande. Si la Deuxième guerre mondiale n’avait pas débouché en mai 1945 sur la capitulation totale de l’Allemagne, qui sait si les Polonais n’auraient pas partagé le sort des juifs.

La Pologne a ici une place spécifique et parfois injuste. En tant que président du conseil du Mémorial de Yad Vashem et en tant que président de la Knesset, j’ai eu l’occasion d’accueillir un grand nombre de leaders mondiaux. Une partie d’entre eux demandaient pardon au nom de leur peuple et de leur histoire. C’est ce que faisaient entre autres les présidents polonais. Je n’ai par contre jamais entendu de telles excuses de la part du président de la France (un pays qui a collaboré avec les Allemands et a eu un gouvernement fasciste), ou des dirigeants belges, slovaques ou italiens. On attend de telles paroles des dirigeants polonais, et quand ces mêmes paroles ne sont pas prononcées par les dirigeants d’autres pays, cela ne fait pas scandale.

Le fait est que la plus grande tragédie du peuple juif s’est jouée principalement sur le territoire polonais [d’avant-guerre, NDLR]. Mais le fait est aussi que dans l’histoire c’est le peuple prussien qui s’est le plus mal comporté alors que les Polonais ont lutté comme ils ont pu contre l’Allemagne hitlérienne. En revanche, la partie de l’Europe qui a, d’une manière ou d’une autre, collaboré avec l’Allemagne hitlérienne a commis un terrible péché.

Après toutes ces années d’entente et de relations positives entre la Pologne et Israël, j’espère que ce traitement inégal va changer.
[…]

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Ma Pologne

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