Frictions autour de la question des travailleurs détachés

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Par Mihály Kecskeméthy.

Union européenne – Enregistrant une baisse de popularité sans précédent dans l’histoire de la cinquième République, le président Macron semble passer à l’attaque et mettre un terme à sa volonté de rester en retrait. Depuis quelques jours, il multiplie les déclarations, changeant ainsi sa stratégie de communication et s’ouvrant inévitablement aux répliques de ses adversaires. Un des premiers points de friction de son offensive : sa position concernant la question des « travailleurs détachés », maintenue lors de sa tournée en Europe centrale et orientale.

Défini par la directive dite « Bolkestein » du 16 décembre 1996, le statut de travailleur détaché permet à un employé d’un Etat membre de travailler dans un autre Etat membre tout en maintenant le paiement des cotisations sociales dans son pays d’origine. Notamment depuis la vague d’intégration de 2004, l’utilisation de ce statut s’est emballée pour déboucher sur des situations de dumping social et de concurrences déloyales alarmantes, ce qui avait donné lieu aux débats houleux autour du « plombier polonais » au moment du référendum de 2005 en France. De plus, l’usage frauduleux de cette directive par le mécanisme des entreprises « boites aux lettres » vient encore assombrir le tableau, ce qu’a d’ailleurs relevé la Commission européenne dans un récent rapport.

Dans l’ensemble, les pays ayant rejoint l’Union européenne en 2004 sont hostiles à toute réforme de cette directive, qui les mettraient immédiatement en conflit avec des dizaines de milliers de leurs nationaux travaillant à l’Ouest permettant ainsi de faire vivre décemment le reste de leurs familles restées au pays. Sur ce point, la Pologne et la Hongrie sont d’une grande fermeté et ne veulent rien entendre. Ces deux pays ont d’ailleurs été exclus de la tournée française, M. Emmanuel Macron ayant choisi de faire première halte à Salzbourg, pour s’entretenir avec le chancelier autrichien Kern et les premiers ministres tchèque (M. Bohuslav Sobotka) et slovaque (M. Robert Fico), avant de rejoindre Bucarest et Sofia.

Déjà lors de la première rencontre entre le président Macron et les V4, le 23 juin 2017, en marge du sommet européen de Bruxelles, la Pologne et la Hongrie avait eu des mots durs à l’égard du nouveau chef de l’Etat français, répondant ainsi à l’attaque lancée contre ces pays dans une interview donnée à quatorze journaux européens quelques jours plus tôt. La passe d’armes ne se sera qu’amplifiée dans les derniers jours suite à la déclaration de M. Macron à destination de la Première Ministre polonaise, Mme Beata Szydlo : « Le peuple polonais mérite mieux que cela et la Première ministre aura beaucoup de mal à expliquer qu’il est bon de mal payer les Polonais », suscitant une réaction immédiate de Mme Szydlo : « Je conseille à M. le président qu’il s’occupe des affaires de son pays, il réussira alors peut être à avoir les mêmes résultats économiques et le même niveau de sécurité de ses citoyens que ceux garantis par la Pologne. (…) la Pologne est membre de l’Union européenne au même titre que la France. (…) Ce n’est ni le président de la France ni aucun autre dirigeant qui décidera personnellement de l’avenir de l’Europe mais l’ensemble des membres de la communauté ».

M. Macron éreinte ainsi les relations centenaires qu’entretiennent la France et la Pologne. Aux yeux du gouvernement polonais, cette attitude est perçue comme une attaque arrogante et pleine de clichés. Le président Macron omet un certain nombre de données historiques faisant de la Pologne, et plus largement des autres pays du V4, une région et un morceau hautement particuliers de la construction européenne. Cette particularité se caractérise notamment par tout ce qu’a pu entraîner près d’un demi-siècle d’occupation soviétique en terme de réflexe et de culture politiques. Contrairement à certains, les V4 sont parfaitement au clair sur leur identité et se montrent ainsi intransigeants quant à une éventuelle organisation du droit d’asile au niveau européen. Ces pays ont appris à s’accommoder d’une souveraineté limitée, c’est-à-dire la plus avantageuse possible face aux volontés de domination du grand frère, hier moscovite, aujourd’hui bruxellois. L’actuelle vision française concernant cette région est donc pleine d’incompréhensions.

L’incompréhension porte notamment sur un point relatif à la relation qu’ont ces pays avec les libertés de circulation garanties par les traités européens. La Pologne et la Hongrie condamnent fermement l’Union européenne alors qu’elles restent indéfectiblement attachées aux quatre libertés de circulation (biens, capitaux, services et personnes), c’est-à-dire le coeur même du droit de l’Union européenne. Si cela peut paraître contradictoire a priori, cette prise de position n’est que le résultat de l’histoire de ces pays, très sensibles aux jougs étrangers, mais terrorisés à l’idée d’être isolés. Le discours de M. Macron ne passe donc pas, surtout à Budapest et Varsovie, qui y voient une énième tentative de mise au pas et une insulte à leur histoire. Emmanuel Macron fait montre de sa vision libérale de la société, pensant que la migration économique vers l’Ouest est pour les centre-européens uniquement une chance, résumant ainsi l’homme à sa valeur sur le marché, alors qu’elle est bien souvent une souffrance et un déchirement. Il voit dans ces travailleurs détachés des passages clandestins, ne comprenant pas que leur migration est la conséquence du socle économique européen. En ce qu’il est un pur et récent produit de l’élite économico-politique parisienne, il serait vain de reprocher à M. Macron de montrer son ignorance quant à l’histoire intime de ces pays, notamment concernant la question de la migration vers l’Ouest, phénomène tout sauf récent, faisant jouer à plein le caractère mélancolique des centre-européens, dont chaque famille est profondément imprégnée. Cela est à mille lieux de l’imaginaire d’une personne vantant les mérites de l’économie de marché boostée par sa flexibilité.

Il semblerait cependant que M. Macron ait réussi à obtenir des concessions de la part des gouvernement slovaques, tchèques, mais aussi bulgares. A ce stade, on ignore la nature exacte des échanges et ce que slovaques et tchèques sont en mesure d’attendre en retour. Certains parlent d’un soutien de M. Macron sur la question de la répartition des demandeurs d’asile comme pourrait le laisser entendre sa déclaration sur le sujet : « Il ne m’appartient pas à moi de dire combien de migrants il faut envoyer en Slovaquie ou ailleurs, mon souhait n’est pas d’aborder les choses selon ce principe ». Quoi qu’il en soit, il apparaît évident qu’aucun accord ne sera pris avant le résultat des élections en Allemagne et le sommet européen du 23 octobre. Il est d’ailleurs étrange qu’Emmanuel Macron se soit lancé en campagne de séduction si tôt auprès des ces pays.

Initiée par Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, l’année dernière, la réforme du statut des travailleurs détachés avait été remis à l’ordre du jour par Emmanuel Macron, fraichement élu, au sommet de Bruxelles en juin dernier. Scandant que certains voyaient dans l’Europe « un supermarché », il avait alors affiché sa volonté d’aller plus loin sur la question du délai de détachement, voulant le réduire à 12 mois alors que le projet de la Commission est moins ambitieux, et déclaré vouloir y intégrer le problème du transport routier et le dumping social engendré par les camionneurs roumains et bulgares. En avance d’une semaine sur la rentrée politique dans son pays, M. Macron fustige désormais la promotion du moindre droit social, se plaignant que les travailleurs polonais soient mal-payés. Cela est pour le moins paradoxal lorsqu’on connait le sort très libéral que réserve Emmanuel Macron au droit du travail dans son propre pays. La réforme qu’il prépare est en apparence tout sauf en accord avec ses déclarations au niveau européen. Homme du post-textuel, du maniement de l’ « en même temps », M. Macron n’en est pas à sa première contradiction et son aise dans l’époque du tout communicatif ne laisse que peu de place au discours logique et cohérent. Adversaire du dumping social un jour, tout laisse à croire que sa main ne tremblera pas lorsqu’il s’agira de démanteler (« simplifier ») le droit du travail français.

Plusieurs remarques s’imposent sur ce dernier point. Premièrement, la manoeuvre de diversion saute aux yeux. M. Macron se donne une caution sociale alors que, dans le même temps, la casse sociale débute à grand pas dans son pays. Le coup de communication n’est en rien une nouveauté macronienne, mais le fait d’y impliquer d’autres pays, les plus petits bien évidemment, en les froissant l’est bien. Si la basse manoeuvre a toujours des conséquences négatives sur la population à terme, ces dernières apparaissent immédiatement quand d’autres pays sont visés. En l’occurence, la Pologne n’aura pas tardé à réagir, et les médias français, bien que de manière un peu édulcorée, n’auront pas manqué de relayer la rixe aux yeux de tous. Alors que le détricotage du droit social est à peine caché, celui de la tradition diplomatique française n’est pas en reste, en ce qu’elle est à son tour noyée dans la communication tous azimuts. Deuxièmement, le contexte de l’élection de M. Macron n’est pas innocent dans cette passe d’armes. Devenant chaque jour plus minoritaire, le Président français use d’un remède éculé, celui qui consiste à couper l’herbe sous le pied de ses adversaires. En effet, aussi bien la France insoumise de M. Mélenchon que le Front national de Mme Le Pen s’en étaient violemment pris à la directive sur le détachement des travailleurs. Le problème de ce genre de tactique est qu’elle conduit inévitablement à donner raison à ses adversaires, ce que les Français semblent avoir compris, puisque M. Macron continue sa chute. Aussi pourrait-on encore pousser la réflexion encore plus loin en pensant que le fonds de la déclaration de M. Macron n’était pas de dire que les travailleurs polonais étaient mal-payés, mais que les Français le sont trop bien.

Par ailleurs, le silence de Mme Merkel sur la question est en droit d’interpeller. Pour des raisons qui tiennent essentiellement à la démographie allemande, Angela Merkel semble assurée de sa réélection à l’automne. Prudente, elle se garde cependant bien d’afficher au grand jour les sujets susceptibles de donner plus de poids à ses adversaires. Sa discrétion et son prétendu soutien à la France sur la réforme du statut des travailleurs détachés semblent être en contradiction avec les intérêts du patronat allemand, mais le calendrier devrait néanmoins faire triompher ces derniers. A l’heure actuelle, Mme Merkel laisse tout simplement M. Macron s’adonner à son activisme, la question sera de toute manière tranchée le 23 octobre, c’est-à-dire peu après le résultat des élections allemandes. Tout laisse à croire que l’Allemagne ne sera alors pas aussi douce et n’acceptera pas la réforme de la directive. Disposant d’un droit social très souple quant à la fixation des salaires, l’Allemagne se sert allègrement de cette directive pour faire pression à la baisse sur les salaires et contrer sa démographie vieillissante. De plus, l’Allemagne n’acceptera pas plus que la France vienne chasser sur son pré-carré centre-européen. Mais pour le moment, il est bon pour Mme Merkel de ne pas écorcher cette curieuse « Macronmania » allemande déclenchée en mai. Bon nombre de retraitées allemandes étaient alors allées jusqu’à afficher ouvertement leur attirance physique pour le jeune président élu. La grande presse allemande s’était quant elle montrée dithyrambique à l’égard de M. Macron. Là encore, plusieurs remarques s’imposent. Peinant à définir clairement ses intérêts en Europe, Paris est en revanche parfaitement clair sur son attachement total au couple franco-allemand. Cela revient en réalité à se ranger derrière les intérêts de Berlin, qui sont eux clairement affichés. Les Allemands ont très bien compris cet alignement français sur leurs intérêts et ne voient donc pas d’un mauvais oeil l’agitation de M. Macron, sachant que ce dernier n’a aucun projet à défendre face au leur. Mme Merkel laisse donc le Président français lâcher ses attaques contre la « trahison de l’esprit européen », comme une manière de mieux le rappeler à l’ordre ensuite pour l’humilier le 23 octobre prochain. Toutefois, si Mme Merkel venait à se ranger derrière la position française, cela signifierait qu’il n’est désormais plus nécessaire de se servir de la directive pour capter la main d’oeuvre bon marché, mais que le dumping devra à l’avenir être prolongé par des travailleurs externes à l’Union européenne, ce qui corroborerait les déclarations faites par le patronat allemand dès les premières arrivées de migrants en 2015.

Enfin, la « trahison de l’esprit européen » qu’évoque M. Macron est en fait bien plus une conséquence logique de cet esprit. Emmanuel Macron semble s’étonner que l’Union européenne ait pris le chemin du dumping social, de la prime au moindre droit social et de la concurrence déloyale. Le célébration de la concurrence « libre et non faussée » se fracasse sur le mur de la réalité et rappelle avec éclats qu’une concurrence peut être libre ou non faussée, mais que ces deux épithètes ne sont que difficilement cumulatifs. Cela est d’autant plus vrai quand il s’agit d’un marché si hétérogène que le marché européen. La différence des structures de production ne peut en l’espèce que se solder par du dumping de tout type. De plus en plus s’accordent sur ce non-sens économique qu’est le marché unique, dont il apparaît toujours plus ouvertement que la raison d’être se trouve dans la satisfaction des intérêts de Berlin. M. Macron le sait pertinemment et n’a visiblement pas l’intention de revenir sérieusement sur cette situation, préférant afficher une dureté de façade à l’encontre de la Pologne, alors que sa sortie aurait très bien pu être adressée à Mme Merkel, qui a tout intérêt à ce que les travailleurs polonais restent durablement mal-payés. Cet épisode de la réforme du statut des travailleurs détachés risque donc de voir son épilogue résumé en un mot auquel la diplomatie française est désormais familière : « Nein! ».