Les libéraux de Budapest désirent faire de deux millions de « prostitués » des citoyens de seconde zone

share on:

Par Modeste Schwartz.

Hongrie / Roumanie – Avant même la déculottée historique subie par le Parti Socialiste Hongrois (MSZP en hongrois) en 2010, son leader des années 2000, F. Gyurcsány – un « homme de gauche » comme le FMI les aime : lui-même milliardaire, et privatisant plus vite que son ombre – était devenu si impopulaire en Hongrie que le MSZP lui-même dut alors s’en débarrasser manu militari pour ne pas disparaître complètement du paysage dès l’échéance électorale suivante. Cette expulsion a donné lieu à la création d’un parti ad hoc créé pour ce milliardaire occidentaliste : la Coalition Démocratique (DK en hongrois). Ce parti, créé sur mesure pour l’homme qui, dans son célèbre discours de 2006 (prononcé à huis-clos devant les cadres du MSZP, mais enregistré et exfiltré par la suite), avait déclaré « nous mentons matin, midi et soir », est aujourd’hui à la pointe de la « lutte contre la corruption » – corruption incarnée d’après eux par le gouvernement populiste du premier ministre V. Orbán et son parti démocrate-chrétien, le FIDESZ.

De plus en plus, le mot « corruption », dans le discours du DK, semble devenir un synonyme de « démocratie » (telle qu’elle était comprise avant les précieux éclaircissements de leur ami D. Cohn Bendit, qui nous appris qu’elle consiste en réalité à garantir le pouvoir de minorités). Ainsi, ayant désespéré de convaincre aucun électeur hongrois au-delà de sa petite base clientélaire des quartiers branchés de Budapest (représentant moins de 10% des votes à des élections… européennes), le DK semble désormais décidé à combattre la « corruption du FIDESZ » en faisant disparaître des électeurs des listes. Le FIDESZ atteignant des scores électoraux astronomiques chez les hongrois des minorités hongroises des pays voisins (auxquels il a lui-même accordé la citoyenneté hongroise par procédure simplifiée, que les gouvernements du MSZP leur avaient toujours refusée), le DK vient donc de lancer une pétition proposant de leur retirer le droit de vote.

Non-content de reconnaître ainsi son incapacité à revenir au pouvoir par des voies démocratique, ce parti europhile et progressiste en profite pour souffler sur les braises des rivalités ethniques du Bassin carpatique. Président du comité de politique extérieure du DK, Attila Ara-Kovács (lui-même d’origine transylvaine !) a donné vendredi dernier une interview au site de la radio publique roumaine (N.B. : c’est sur le territoire roumain que vit la minorité hongroise numériquement la plus importante du monde : plus d’un million de personnes), dans laquelle cet amoureux de la mondialisation heureuse reprend (et accrédite) méticuleusement les arguments les plus classiques de l’extrême-droite roumaine contre les droits des minorités ethniques sur le sol roumain : les hongrois de Roumanie, Transcarpathie, Nouvelle Zélande etc. seraient les « prostitués politiques » du FIDESZ, et l’« antidémocratisme » hongrois « expose[rait] les communautés hongroises vivant en Transylvanie et ailleurs aux réflexes nationalistes des majorités de leur pays ». Pour moi qui vis en Transylvanie, ces déclarations sont à la fois inattendues et fort inquiétantes : ces derniers temps, j’avais en effet plutôt l’impression que, dans le cadre de la politique de main tendue d’Orbán à Dragnea, les nationalistes des deux pays s’entendaient de mieux en mieux – et que les déclarations magyarophobes venaient plutôt d’une extrême droite roumaine chauvine chez laquelle on découvre immanquablement (par ex. chez les truculents frères Roncea, ou encore l’inénarrable D. Lothrop) des liens très étroits avec le lobby néo-con nord-américain. En outre, je n’avais pas cru remarquer de flambées de haine magyarophobe à l’occasion des scrutins de Hongrie régulièrement gagnés par le FIDESZ – les roumains ayant majoritairement plutôt une certaine admiration (mêlée d’envie) pour le régime de V. Orbán. Heureusement, le DK de F. Gyurcsány a enfin trouvé le moyen de soustraire ces communautés extraterritoriales à la vindicte des majorités ethniques qui les entourent : leur retirer le droit de vote en Hongrie. Le tout, au nom, naturellement, de la démocratie.

Dans l’Europe (fédéralisée et, naturellement, débarrassée de V. Orbán) dont rêvent MM. Gyurcsány et Ara-Kovács, les hongrois de Transylvanie conserveront-ils au moins le droit d’élire leur représentant locaux selon les lois du pays sur le territoire duquel ils vivent ? Rien n’est moins sûr. A en croire M. Ara-Kovács, le parti de Roumanie récoltant depuis plus de 20 ans la grande majorité des voix de la minorité hongroise, c’est-à-dire le parti ethnique Union Démocratique des Hongrois de Roumanie (UDMR en roumain, RMDSZ en hongrois) « est devenu un complice du FIDESZ ». En réalité, ce parti de la minorité ethnique, dont certains xénophobes roumains contestent régulièrement le droit à l’existence, est condamné à collaborer étroitement avec le pouvoir en place à Budapest, quel qu’il soit – ce qui ne semblait pas déranger outre mesure M. Ara-Kovács dans les années 2000, à l’époque où ledit UDMR/RMDSZ était encore plutôt proche… du MSZP de son ami F. Gyurcsány. De toute évidence, l’aversion de M. Ara-Kovács pour les « prostitués » dépend principalement de l’identité du client que ces derniers choisissent de servir.

Du coup, on pourrait se demander comment il se fait que le FIDESZ n’ait pas eu l’idée – symétrique à celle du DK – de remettre en cause le droit de vote des Hongrois vivant en-dehors du Bassin des Carpathes, et notamment de l’importante communauté de Londres (« exil » libéral hongrois typique), qui vote plutôt pour les adversaires du FIDESZ ? Peut-être parce que V. Orbán, attentif à son image de marque, pour éviter « des scores nord-coréens » fait tout son possible pour laisser à l’opposition la possibilité d’encaisser quelques voix, en dépit des efforts soutenus de M. Ara-Kovács pour faire disparaître les derniers électeurs « de gauche » du Bassin des Carpathes. Ou peut-être tout simplement parce que le FIDESZ s’enferre dans sa définition archaïque (pré-cohn-benditienne, et de moins en moins tolérée à Bruxelles) de la démocratie comme pouvoir de la majorité issu du suffrage universel du peuple. Allez savoir.

En réalité, M. Ara-Kovács nous livre dans cette interview un échantillon anthologique de Newspeak atlantiste : quand il nous dit que le parti UDMR/RMDSZ « trahit » les intérêts de la minorité hongroise qu’il représente (au moment même où V. Orbán a obtenu de L. Dragnea une solution à l’amiable au problème du lycée hongrois de Marosvásárhely/Târgu-Mureș), il faut naturellement comprendre que l’UDMR/RMDSZ vient enfin d’adopter une politique réellement conforme à ces intérêts. Quand il accuse le FIDESZ de « prendre en otage » [sic] les hongrois transfrontaliers, il expose l’essence même de la Realpolitik occidentale (et notamment allemande) dans la région – politique au service de laquelle lui-même se trouve : déstabiliser les Etats de la zone au moyen d’extrêmes-droites de carton en attisant les tensions interethniques.

Reste, enfin, à se demander comment il se fait que la rédaction de cette radio publique roumaine, qui ne donne « naturellement » jamais la parole à l’extrême-droite roumaine (chauvine ou simplement souverainiste, ou orthodoxe), en diffuse si volontiers le discours lorsqu’il sort de la bouche d’un « libéral » hongrois de Budapest ? La question reste bien entendu ouverte, mais, dans un tel contexte, on a bien évidemment du mal à se défendre de penser au rôle des services « secrets » roumains (presque officiellement placés sous contrôle occidental), qui ont notoirement infiltré depuis belle lurette la quasi-totalité des organes de presse (audio-visuelle et écrite) de Bucarest.

Comme je le craignais depuis un certain temps – et comme V. Orbán semblait d’ailleurs lui-même le prévoir –, le clan Soros semble bel et bien adopter, pour se débarrasser de V. Orbán, (entre autres) une stratégie « à l’ukrainienne », caractérisée par l’exploitation des tensions interethniques de la région et une collaboration désinhibée entre nazillons et libéraux de gauche. Le fait qu’il ait choisi un hongrois de Transylvanie pour s’acquitter de ces basses œuvres en Roumanie ne fait qu’ajouter l’abjection au cynisme.

Répondre :