Hongrie : victoire au goût amer pour Orbán

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Par la rédaction.

Hongrie – Dimanche 13 octobre, les résidents de Hongrie ont voté pour élire leurs maires et conseillers de quartiers ou de département. Si le Fidesz de Viktor Orbán remporte le vote à l’échelle nationale, il perd toutefois la capitale. Un tournant dans le règne d’Orbán ?

Orange amère

Le Fidesz de Viktor Orbán peut se targuer d’avoir remporté une nouvelle fois des élections à échelle nationale, même si celles-ci ont pour lui un goût amer. Les Hongrois et autres résidents enregistrés comme résidents permanents – ils sont environ 140.000 – ont voté dimanche 13 octobre 2019 pour choisir leurs maires et conseillers régionaux, et à Budapest, pour choisir le maire de la ville, ceux des arrondissements, et leurs conseillers de quartier.

À l’échelle du pays, le Fidesz a remporté une victoire indiscutable : le parti du populiste Viktor Orbán conserve son écrasante majorité au sein des conseils régionaux, et garde la majorité des « communes de droit comital », autrement dit, les principales villes du pays : 13 des 23 villes de droit comital sont acquises au Fidesz – contre 20 en 2014.

Carte des régions hongroises suite aux élections municipales et régionales d’octobre 2019 : en orange, les départements où le Fidesz est arrivé en tête. En gris, Budapest, où, l’opposition unie est arrivée en tête.

Dans les communes plus modestes, les résultats du Fidesz sont plus éclatants. L’opposition métropole contre campagne met en relief la dichotomie libéraux contre illibéraux, à l’instar de tous les autres pays occidentaux, où les affrontements libéraux/illibéraux, conservateurs/progressistes, souverainistes/européistes, localistes/mondialistes et centre-ville/campagne se superposent de plus en plus clairement.

Le Fidesz et Viktor Orbán ne font donc pas exception au Zeitgeist. Mais alors que la campagne hongroise fait bloc derrière le parti gouvernemental démocrate-chrétien, Budapest retourne dans le giron des libéraux, après une parenthèse de 9 ans dans les mains du maire sortant István Tarlós, 71 ans, qui s’était représenté sur demande de Viktor Orbán lui-même, et visiblement soulagé de ne pas devoir tenir la mairie cinq ans de plus.

Un coup dur pour le gouvernement : dans sa stratégie de développement du tourisme, Budapest est un élément clef qui a connu depuis 2010 un développement jamais vu depuis la Belle Époque. La coopération en bonne entente entre le gouvernement et la mairie arrive ainsi à son terme. « Nous sommes prêts à la coopération, » rassure cependant dimanche soir le Premier ministre hongrois, qui salue le résultat de la gauche et souligne la vitalité de la démocratie hongroise. Très tôt après l’annonce des résultats, l’expert présent sur le plateau de la télévision publique M1 explique qu’il n’y aura pas de sabotage ou de vengeance de la part du gouvernement à l’égard de Budapest : on comprend que la position d’Orbán est délicate et qu’une forme de cohabitation devra nécessairement prendre place.

« Noël en octobre »

Le candidat de gauche écologiste Gergely Karácsony – son nom de famille signifiant « Noël » en hongrois –, choisi par l’opposition unie au début de l’été lors de primaires inédites, est une figure connue de la scène politique hongroise. Cet enseignant du supérieur âgé de 44 ans, sociologue et politologue de formation, s’est fait un nom grâce au micro-parti de gauche Dialogue pour la Hongrie (Párbeszéd Magyarországért, PM), allié du MSZP, le parti socialiste-libéral hongrois. Maire du XIVe arrondissement de Budapest depuis 2014, il est tête de liste de la coalition MSZP-PM aux élections législatives d’avril 2018, qui obtient 11,91% des voix. Il ne garde pas son mandat de député afin de rester maire et préparer l’élection municipale de 2019.

Alors que la quasi-unanimité des partis d’opposition avaient envisagé une union pour vaincre le Fidesz en 2018, inspirés par la victoire de Péter Márki-Zay lors d’une élection locale partielle un peu plus tôt, le front commun ne voit pas le jour, et le Fidesz remporte une troisième fois consécutive une victoire législative avec majorité constitutionnelle.

Gergely Karácsony (PM, gauche écologiste), nouveau maire de Budapest. Photo : Facebook.

L’opposition, en crise après cette débâcle, a su dialoguer et s’organiser de sorte à constituer un front commun à Budapest et dans de nombreuses villes, avec pour socle l’anti-orbanisme, mobilisant les troupes avec une rhétorique de sécession et des méthodes éprouvées d’ingénierie sociale. Une tactique qui a porté ses fruits, récompensant les efforts et les calculs de l’opposition avec la mairie de Budapest et 7 nouvelles grandes villes sur 23, ce qu’aucune des agences de sondage n’avait prévu, toutes sauf une donnant les deux candidats principaux au coude à coude, donnaient le maire sortant gagnant.

Mais tenir Budapest sera également un défi pour l’opposition unie – unie : le restera-t-elle une fois les élections passées ? arrivera-t-elle à continuer sa coopération sans échéance électorale proche ? saura-t-elle dépasser la rhétorique anti-orbanienne pour s’illustrer dans l’action ? qu’adviendra-t-il notamment de la coopération avec le Jobbik, membre de cette coalition arc-en-ciel ?

La fin d’une campagne imbuvable

Les succès à répétition de Viktor Orbán et les échecs de l’opposition, impuissante face au rouleau-compresseur Fidesz depuis 2010, ont amené l’opposition à opter pour une tactique de sabotage plutôt que de conquête du pouvoir. Dans cette optique, la presse  anti-gouvernementale, toujours dominante dans le pays malgré les tentatives d’Orbán et de ses proches de renforcer leur assise dans les médias, a commencé à partir de 2015 – la crise de la Route des Balkans étant le point de bascule – à sombrer dans l’anti-orbanisme agressif. Un jeu auquel le gouvernement a accepté de prendre part. Depuis 4 ans, la politique hongroise s’est spectaculairement cristallisée autour de deux pôles ennemis et de plus en plus violents dans leurs campagnes respectives.

Les affiches de chaque camp moquant les candidats adverses ont pullulé, les activistes de chaque camp ont perturbé les événements du camp adverse. Karácsony a été attaqué pour sa mauvaise gestion du XIVe arrondissement et sa complaisance avec la « mafia du parking », désignant les sociétés privées s’enrichissant sur le parcage urbain. Et enfin cela a conduit cette année à ce que plusieurs scandales ostensiblement préparés à l’avance éclatent durant les dernières semaines de la campagne. Enregistrements sonores et vidéos provenant des deux côtés avec des détails sordides : drogue, prostituées, corruption, détournement de fonds publics, trafic d’influence, etc.

Si les premiers enregistrements sortis visaient des personnalités de la gauche (Wittinghof, Lackner), dont un enregistrement de Gergely Karácsony critiquant durement ses partenaires socialistes et reconnaissant leurs vols et détournements, ainsi que les difficultés qu’il avait à les gérer, celui qui a fait le plus de bruit – les médias étrangers aidant – est le scandale du maire de Győr, Zsolt Borkai. En effet, un blog anonyme – l’auteur se présentant comme un avocat véreux voulant se venger – a diffusé des images et vidéos du maire avec des prostituées sur un yacht en Croatie. Plus grave, des accusations ont été formulées à son égard concernant des détournements de fonds publics et du trafic d’influence.

Cette affaire, dernière arrivée dans l’ordre chronologique, a servi à l’opposition pour illustrer sa rhétorique anti-corruption – toutefois bien silencieuse quant à la corruption de ses propres membres. Mais au final, tous ceux ayant subi des attaques vidéos…ont été victorieux.

Tout cela a contribué à faire de la campagne une guerre de l’image bien plus que des projets ou des idées. Le Fidesz a tenté de jouer de nouveau la carte de l’immigration, accusant les candidats de la gauche de vouloir faire venir des migrants, tandis qu’en face, l’argumentaire principal était de « ne pas laisser le Fidesz gagner » et « se débarrasser d’Orbán ».

Malgré cela, le taux de participation a été relativement élevé, en tout cas comparé aux deux derniers votes. En 2006, la participation a atteint 53,12%, mais en 2010 ils étaient 46.64% et en 2014, seulement 44,30% à aller voter. Cette année, 48,57% des électeurs se sont rendus aux bureaux de vote.