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La Pologne accélère sa transition vers le zéro énergie russe

Temps de lecture : 10 minutes

Pologne – Comme les autres pays de l’ancien bloc de l’Est, la Pologne était restée très dépendante des hydrocarbures russes après la chute du communisme (en 1989-90) et le départ des dernières troupes russes (en septembre 1993) qui a mis fin à cinq décennies d’occupation par l’Armée rouge.

Mais depuis l’arrivée au pouvoir du PiS à l’automne 2015, la diversification des approvisionnements, qui était un des points phares du programme du parti de Jarosław Kaczyński, s’est accélérée, permettant au pays d’être relativement bien préparé à un arrêt complet des fournitures de gaz russe, alors que cette source d’énergie était il y a peu la plus problématique.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie commencée le 24 février dernier a provoqué une course en avant pour achever la transition énergétique polonaise non pas encore vers le zéro carbone mais vers le zéro énergie russe.

Cette année, pour la première fois depuis la chute des régimes communistes satellites de Moscou, la Russie n’est plus le principal fournisseur d’hydrocarbures en Pologne. Alors que la part de la Russie dans les importations polonaises d’hydrocarbures (gaz, pétrole et charbon) était de 80 % en 2012, à l’époque des gouvernements de Donald Tusk, elle n’était plus que de 53-54 % en 2019-21 et était tombée à 44 % de janvier à avril de cette année avant de descendre à moins de 20 % pendant l’été.

Et à la différence par exemple de l’Allemagne dont le chancelier suggère un possible retour au « business as usual » en cas d’accord de paix entre Moscou et Kiev, la Pologne n’a nullement l’intention de revenir un jour aux hydrocarbures russes.

Le gaz

C’est en particulier vrai pour le gaz, la Russie ayant longtemps abusé de sa position dominante pour imposer à la Pologne des prix largement supérieurs à ceux qui étaient proposés à ses clients d’Europe occidentale et pour exercer divers chantages économiques et politiques afin de conserver son influence sur son ancien pays satellite après la chute de l’URSS.

Dans un rapport de 2015 qui a fuité dans la presse en 2018 – un rapport qui était le fruit de cinq ans d’enquête par les autorités de l’UE – et qui est aujourd’hui public dans une version atténuée de 2018, on peut lire par exemple que Gazprom avait conditionné ses fournitures de gaz à la Pologne aux décisions concernant le contrôle sur la section polonaise du gazoduc Yamal qui traverse la Biélorussie et la Pologne pour desservir ensuite l’Allemagne et les Pays-Bas.

Une section du gazoduc qui était longtemps restée sous le contrôle des Russes qui interdisaient par ailleurs toute revente du gaz à des pays voisins et toute inversion du flux pour réimporter du gaz d’Allemagne, ce qui n’est fort heureusement plus le cas aujourd’hui. La Commission est en effet parvenue en 2018 à imposer à Gazprom de supprimer les clauses abusives de ses contrats à long terme imposées aux pays d’Europe centrale et orientale.

Les circonstances dans lesquelles ces contrats à long terme étaient signés étaient aussi parfois assez discutables, la Russie étant souvent accusée d’avoir mis à profit ses anciens réseaux de l’époque soviétique pour influencer et/ou corrompre les décideurs politiques et économiques.

En 2010, la Commission européenne avait dû intervenir pour empêcher la Pologne gouvernée par Donald Tusk de signer un contrat qui aurait forcé le pays à acheter au minimum 11 milliards de mètres cubes par an de gaz russe livrés par le gazoduc Yamal jusqu’en 2037, et ce à des prix peu avantageux, tout en laissant à la Russie le contrôle du tronçon polonais du gazoduc.

Il s’agissait de la renégociation aux dépens de la Pologne d’un contrat signé en 1996 qui couvrait les livraisons de gaz jusqu’en 2022, et après l’intervention de la Commission, Varsovie a dû ramener la nouvelle date projetée de 2037 à 2022 pour l’expiration du nouveau contrat signé avec Moscou.

En 2018, la cour des comptes polonaise (NIK) a publié à ce sujet un rapport accablant pour le gouvernement polonais de l’époque et son ministre du Trésor public, Waldemar Pawlak, qui était chargé des négociations.

Quoi qu’il en soit, il se trouve donc que le contrat qui obligeait les Polonais à acheter du gaz russe devait justement prendre fin en décembre de cette année et la compagnie publique polonaise PGNiG, qui était l’entité chargée d’acheter le gaz livré par Gazprom, avait fait savoir en 2019 qu’elle n’avait pas l’intention de reconduire le contrat concernant l’achat de gaz par le gazoduc Yamal.

Jusqu’ici, la consommation polonaise de gaz augmentait pourtant de manière régulière d’année en année, l’année 2022 marquant une rupture avec pour la première fois depuis longtemps une baisse de cette consommation.

Si la production polonaise d’électricité reste principalement basée sur le charbon (pour environ 70 %) et les énergies renouvelables, le gaz a remplacé la houille dans le chauffage de nombreuses maisons individuelles et habitations collectives. La Pologne a consommé 23,42 milliards de mètres cubes de gaz en 2021 contre 18,2 milliards en 2015.

Dans ce pays de 38 millions d’habitants, le gaz est le mode de chauffage pour environ 2 millions de ménages contre environ 4,3 millions qui se chauffent encore au charbon. Jusqu’ici, le gaz était le premier choix pour les particuliers qui abandonnaient le charbon, mais ce peut être en passe de changer avec la hausse des prix du gaz malgré les prix régulés.

Si la Pologne peut se permettre d’abandonner définitivement le gaz russe, c’est en premier lieu grâce à l’ouverture fin 2015 du terminal à gaz naturel liquéfié (GNL) de Świnoujście, près de la frontière allemande au bord de la Baltique.

Un terminal qui a réceptionné son 200e méthanier le 1er décembre dernier, dont 52 arrivés à quai rien que cette année. Il est par ailleurs en cours d’agrandissement pour accroître encore ses capacités. En tout, depuis le début de sa mise en fonctionnement, le terminal à GNL de Świnoujście a permis l’importation de 21 milliards de mètres cubes de gaz (en termes de quantité à l’état regazéifié). À partir de 2024, il devrait être possible d’importer par ce terminal jusqu’à 8,3 milliards de mètres cubes de gaz par an.

En attendant, la part du gaz importé par voie maritime sous forme de GNL était déjà passée de 8 % à peine en 2016 à plus de 24 % en 2021, avant la guerre russe en Ukraine. Sur les 200 livraisons réalisées de 2016 à 2022, 110 provenaient du Qatar, 72 des États-Unis, 13 de Norvège, 3 du Nigéria et 2 de Trinité-et-Tobago.

L’autre grande source d’importation, depuis cet automne, c’est le gazoduc Baltic Pipe, projet phare du PiS (auquel les gouvernements post-communistes et libéraux précédents avaient renoncé), relié aux réseaux de gazoducs en mer du Nord, qui achemine désormais du gaz norvégien depuis le Danemark.

Sa capacité maximale est de 10 milliards de mètres cubes par an. Entré en service le 27 septembre dernier, il est devenu pleinement opérationnel le 30 novembre. Sa construction a bénéficié d’un financement européen et permet d’acheminer le gaz depuis le plateau continental norvégien où la compagnie polonaise PGNiG possède 19 concessions.

En outre, en septembre 2020, le port de Gdańsk, Gaz-System (la compagnie publique chargée du transport du gaz en Pologne, propriétaire du Baltic Pipe et du terminal à GNL de Świnoujście) et l’Office de la mer de Gdynia ont signé une lettre d’intention pour la construction d’un terminal flottant pour le GNL, qui devrait permettre dans quelques années d’importer 6,1 milliards de mètres cubes de gaz supplémentaire par an.

Ce terminal viendrait compléter la « Porte du Nord » censée à terme mettre fin à la dépendance gazière des anciens pays satellites de la Russie soviétique en Europe centrale grâce au développement des liaisons par gazoduc et interconnecteurs dans l’axe nord-sud à la fois vers le terminal flottant à GNL lituanien au nord et vers le terminal croate de l’île de Krk en mer Adriatique, ce qui est une des grandes entreprises de l’Initiative des 3 mers (I3M) récemment rejointe par l’Ukraine.

Tant que Gazprom continuait ses livraisons, même à un rythme réduit, vers l’Allemagne par le gazoduc Nord Stream I, jusqu’à la fin du mois d’août, la Pologne rachetait également du gaz à son voisin allemand.

Précisons également que la compagnie gazière PGNiG extrait en Pologne-même un peu moins de 4 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. En revanche, les annonces triomphales de 2011 sur la présence supposée en Pologne de grosses quantités de gaz de schiste ne se sont jamais concrétisées et cette source semble pour le moment avoir été complètement abandonnée.

Ainsi, malgré le fait que la Pologne ait été, avec la Bulgarie, le premier pays auquel la Russie a totalement fermé le robinet du gaz littéralement du jour au lendemain, le 27 avril dernier, à la fin du mois de novembre les réserves polonaises de gaz étaient remplies à plus de 97 % de leur capacité et le gouvernement de Mateusz Morawiecki assure les Polonais que le pays ne manquera pas de gaz cet hiver.

Cependant, il est indéniable que les prix élevés du gaz ont déjà, en Pologne aussi, un impact négatif sur certaines productions agroalimentaires et industrielles.

Le pétrole

Le journal russe Kommersant informait le 16 novembre dernier d’une commande de trois millions de tonnes de pétrole russe passée par la compagnie pétrolière polonaise Orlen pour 2023 « malgré les déclarations des autorités polonaises sur leur intention d’abandonner ces fournitures ».

Du pétrole qui serait à livrer par l’oléoduc Droujba. Ainsi que l’explique le journal et comme l’a ensuite confirmé Orlen,

en l’absence d’embargo sur le pétrole livré par oléoduc, les Polonais n’ont pas d’autre choix, en vertu des contrats à long terme signés avec la partie russe, que d’acheter ces 3 millions de tonnes de pétrole russe en 2023 car sinon ils s’exposeraient à des sanctions financières.

Selon une information publiée par le groupe Orlen au tout début du mois de décembre, la part du pétrole russe dans les achats de ses raffineries en Pologne, Tchéquie et Lituanie était toutefois tombée à 30 % à la veille de l’entrée en vigueur, le 5 décembre, de l’embargo sur le pétrole russe livré par bateaux.

Orlen affirme de son côté avoir abandonné tout achat de pétrole russe par voie maritime dès le début de la guerre en Ukraine.

Le 30 novembre, la compagnie pétrolière polonaise a par ailleurs annoncé la signature d’un contrat avec le groupe pétrolier saoudien Saudi Aramco en vertu duquel les Saoudiens deviennent actionnaire de la raffinerie de Gdańsk et s’engagent à couvrir 45 % des besoins en pétrole d’Orlen.

En 2021, la part du pétrole russe dans les importations polonaises était encore de 60 %, contre environ 90 % avant l’arrivée du PiS au pouvoir en 2015. Ici aussi, la majorité parlementaire actuelle avait cherché à réduire la dépendance aux énergies russes avant la guerre en Ukraine, ce qui rend plus facile la transition actuelle vers le zéro énergie russe.

Les autres principaux pays d’origine du pétrole importé en Pologne sont justement l’Arabie saoudite, le Nigéria et la Norvège.

Quoi qu’il en soit, contrairement au gaz, le pétrole ne risque pas de manquer en raison de la diversité des sources possibles d’approvisionnement, et le seul aléa concerne son prix sur les marchés mondiaux, dont la hausse cette année reste malgré tout nettement moins importante que pour le gaz.

L’électricité

Plus de 70 % de l’électricité produite en Pologne provient des centrales à charbon.

En 2021, c’était même 76 %, dont 28,3 % de l’électricité produite en brûlant du lignite et 47,7 % avec de la houille. En troisième position derrière la houille et le lignite viennent les éoliennes (11,2 % de l’électricité produite en Pologne en 2021). En septembre 2022, la part totale des énergies renouvelables dans la production électrique polonaise était de 18,2 %.

La hausse du coût de l’électricité produite en Pologne est donc principalement due à deux facteurs. Tout d’abord, la flambée des prix du charbon liée à l’embargo sur le charbon russe, introduit en Pologne dès le mois d’avril 2022 (quatre mois avant l’embargo européen). La Pologne est traditionnellement un important producteur de charbon, mais les politiques environnementales de l’UE l’avaient contrainte à réduire progressivement sa production et à la remplacer par des importations, principalement en provenance de Russie.

Malgré les efforts mis en œuvre depuis le printemps, la production de charbon polonaise devrait encore diminuer cette année avant de repartir à la hausse l’année prochaine, le principal obstacle étant le manque de main d’œuvre dans ce secteur alors que les mineurs avaient jusqu’ici été encouragés à partir contre de généreuses compensations. Si bien que le gouvernement polonais voudrait aujourd’hui faciliter la venue en Pologne de mineurs ukrainiens.

L’autre facteur de hausse du coût de cette électricité polonaise produite en brûlant du charbon, qui ne date pas de la guerre en Ukraine, c’est la flambée des cours des droits d’émission sur le marché européen des quotas d’émissions de CO2.

Malgré la crise énergétique et l’inflation post-Covid accentuées par la guerre de la Russie contre l’Ukraine et l’intensification de l’hostilité entre Russes et Occidentaux qui en découle, la Pologne et ses partenaires du Groupe de Visegrád ne peuvent pas obtenir du reste de l’UE, arc-bouté sur les objectifs de lutte contre le réchauffement du climat, que l’on modifie, au moins à titre provisoire, le fonctionnement de ce système européen de droits d’émission en bloquant le prix de ces droits à un niveau raisonnable et en mettant fin à la spéculation dont ils font l’objet.

L’objectif à long terme de la Pologne reste donc l’abandon du charbon et de fermer toutes ses mines à l’horizon 2049. Il existe un premier projet en cours de réalisation du groupe Orlen pour l’installation d’un parc de près de 80 éoliennes offshore en mer Baltique et le parlement polonais prépare une loi allégeant les contraintes pour la construction d’éoliennes terrestres, afin d’en accélérer le développement.

En ce qui concerne le long terme, après des décennies de tergiversations,

la Pologne vient enfin de signer les premiers contrats avec les Américains et les Coréens pour la construction, dans un premier temps, de deux centrales nucléaires.

Il existe également des projets pour une troisième centrale ainsi que pour la construction de mini-réacteurs nucléaires dans le cadre d’une coopération entre la compagnie minière polonaise KGHM et l’entreprise américaine NuScale Power.

La première centrale nucléaire polonaise ne devrait néanmoins pas entrer en service avant 2033. C’est donc principalement sur l’éolien que la Pologne fonde la première phase de décarbonisation de son énergie électrique en raison de son gros potentiel dans ce domaine.

Le premier parc offshore, Baltic Power, devrait commencer à produire de l’électricité en 2026 et le programme « Politique énergétique de la Pologne jusqu’en 2040 » (PEP40) prévoit 5,9 GW de puissance installée en mer Baltique à l’horizon 2030 et 11 GW à l’horizon 2040. Du fait de ses eaux plates et de ses vents constants, la mer Baltique est présentée comme étant particulièrement adaptée à l’installation d’éoliennes offshore.

En attendant, contrairement à la France, à l’Allemagne ou au Royaume-Uni, la Pologne ne semble pas courir un risque important de coupures d’électricité cet hiver, d’autant plus qu’elle dispose de centrales de cogénération qui représentaient 17 % de la production d’électricité en 2018.

L’hiver, ces centrales produisent plus d’électricité du fait de leur production de chaleur pour les réseaux urbains de chauffage et c’est donc plutôt l’été que la Pologne pourrait être sujette à des coupures. Le réseau polonais est en outre relié aux réseaux allemand, suédois, lituanien, tchèque, slovaque, ukrainien et même biélorusse.

Ce qui est certain, c’est qu’en Pologne aussi, l’abandon des énergies fossiles russes, par son effet sur les prix, va accélérer le processus d’abandon des énergies fossiles en général tout en remettant en cause le calcul économique du recours au gaz naturel comme énergie de transition, notamment en remplacement du charbon pour la production d’électricité et de chaleur.

On ne doit cependant pas oublier, comme le rappelait dans un communiqué publié le 25 juillet le Comité polonais de l’énergie électrique (PKEE) rassemblant les principales entreprises du secteur de l’électricité en Pologne (PGE, Tauron, Enea, Energa – cette dernière appartenant au groupe Orlen),  que pour réaliser les objectifs de neutralité carbone de l’UE, la Pologne aura de plus gros investissements à faire que les autres pays européens (environ 200 milliards d’euros d’ici à 2040 selon le plan PEP40).

Cela ne pourra pas se faire sans l’apport de fonds européens et reste donc en partie suspendu au déblocage par la Commission européenne de l’argent du plan de relance NextGenerationEU, dont la Pologne comme la Hongrie n’a toujours pas touché un seul centime, au contraire des autres pays.