1er septembre 1939, début de l’invasion germano-soviétique – 80 ans après, l’Allemagne demande pardon, la Russie fait porter la faute à la Pologne

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Par Olivier Bault.

Cet article a été publié originellement en deux parties par le journal Présent.

Pologne – Le 1er septembre 1939 marqua le début de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, à laquelle se joindra l’Union soviétique le 17 septembre en vertu du pacte germano-soviétique (pacte Ribbentrop-Molotov) signé le 23 août 1939 à Moscou. Pour les Polonais, il s’agissait du quatrième partage de la Pologne, après les trois partages de la République des Deux Nations polono-lituanienne survenus à la fin du XVIIIe siècle entre la Prusse, la Russie et l’Autriche. L’indépendance, recouvrée en 1918 et défendue avec succès par la IIe République polonaise contre l’Allemagne puis l’Union soviétique dans la guerre de 1919-21, n’aura duré que vingt ans. Pour le monde, le 1er septembre marqua le début de la Deuxième Guerre mondiale, plus meurtrière encore que la première, en particulier pour les populations civiles.

« Vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre », avait lancé à la Chambre des communes Winston Churchill au premier ministre britannique Neville Chamberlain après les accords de Munich en 1938. La France et le Royaume-Uni avaient accepté l’annexion par l’Allemagne des Sudètes tchécoslovaques, mais avec l’attaque allemande du 1er septembre 1939, Paris et Londres, liées à Varsovie par un traité, déclarèrent cette fois la guerre à Hitler, le 3 septembre. Les titres de la presse polonaise de l’époque, pendant les deux semaines qui précédèrent l’invasion de l’Armée rouge par l’est, reflètent une ferme croyance en une grande offensive contre l’Allemagne par les alliés de l’ouest. Il était évident que la Pologne ne pouvait vaincre seule contre l’Allemagne, et le rôle des Polonais dans cette guerre ne devait être que de tenir le plus longtemps possible pour permettre l’ouverture d’un deuxième front. Les Polonais firent vaillamment leur part, mais la France et la Grande-Bretagne choisirent une nouvelle fois le déshonneur, se cantonnant dans ce qu’on a appelé la « drôle de guerre », ou la « guerre assise » (Sitzkrieg) en allemand, tandis que l’Allemagne testait avec succès sa stratégie de la guerre éclair (Blitzkrieg) en Pologne.

L’image d’une cavalerie polonaise chargeant à cheval contre les chars allemands reste vivace dans les esprits français. Cette image fut renforcée par la propagande communiste polonaise de l’après-guerre, dans le but de discréditer la IIe République de 1918-39, et le film « La Dernière Charge » du réalisateur Andrzej Wajda, présentant comme vraie cette folle attaque qui n’avait en réalité jamais eu lieu. Oui, la Pologne avait en 1939 des unités de cavalerie à cheval, mais l’Allemagne et l’Union soviétique aussi, et ces unités jouaient un rôle pour la reconnaissance et l’attaque des unités d’infanteries ennemies. Malgré tout, la Pologne ne pouvait opposer que 150 chars et 400 avions de combat aux quelque 2600 blindés et 2000 avions allemands, par ailleurs plus modernes. Il n’empêche qu’à Westerplatte, poste militaire polonais dans le port de la ville libre de Danzig (Gdansk), dont les habitants allemands étaient acquis aux nazis, sur la presqu’île de Hell à Varsovie et ailleurs, les Polonais, très motivés, opposèrent une dure résistance aux forces allemandes, y compris après le 17 septembre quand la situation devint sans espoir avec l’entrée en actions des troupes soviétiques. La capitale polonaise ne capitula que le 27 septembre, la place-forte de Hell, sur la mer Baltique, résista jusqu’au 2 octobre, et la dernière ville à tomber aux mains de l’ennemi fut Kock le 5 octobre. Face aux 66 000 morts et près de 134 000 blessés dans les combats de la Campagne de septembre côté polonais, les Allemands eurent plus de 17 000 morts et 40 000 blessés, ce qui n’est pas rien.

La Pologne, elle, ne capitula jamais. Une partie des forces polonaises furent évacuées par la Hongrie, liée à la Pologne par une amitié séculaire qui fut plus forte, tout au long de la guerre, que l’alliance de circonstance de Budapest avec Berlin, vers la Roumanie, qui était alors neutre. Ces forces polonaises rejoignirent le front de l’ouest et prirent part à la campagne de mai 1940 et aux autres campagnes menées par les Alliés jusqu’en 1945. Les pilotes polonais jouèrent pour leur part un rôle décisif dans la Bataille d’Angleterre : représentant 5 % des pilotes de la RAF, soit 144 pilotes, ils infligèrent à la Luftwaffe 12 % de ses pertes. Après la défaite de la France et l’entrée dans la collaboration du gouvernement de Vichy, le gouvernement polonais en exil à Londres restera à la tête de la plus grosse organisation de résistance armée de l’Europe occupée par l’Allemagne nazie, l’Armée de l’Intérieur (AK).

La population civile fut visée dès le 1er septembre 1939 par les bombardements de la Luftwaffe, qui firent de nombreuses victimes. Par ailleurs, entre le 1er septembre et le 26 octobre, quand le commandement de la Wehrmacht exerçait le contrôle des territoires polonais occupés, la Wehrmacht et les autres formations allemandes, tels les Einsatzgruppen avançant derrière les lignes de front, réalisèrent 764 exécutions collectives de civils et de militaires polonais, tuant un total d’environ 24 000 citoyens polonais. Parmi les civils exécutés, il y avait les anciens insurgés de 1918-21 en Grande-Pologne et en Silésie, dont les Allemands avaient dressé des listes.

Premier pays attaqué pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Pologne fut aussi le pays qui eut le plus de morts par rapport à sa population : quelque 6 millions de citoyens polonais tués, dont environ 3 millions de juifs exterminés pour une bonne part dans la Shoah et dont environ un million de Polonais tués par les Soviétiques entre 1939 et 1941, sur un total de 35 millions d’habitants environ, dont 3,3 millions de juifs, dans la Pologne d’avant-guerre. L’ennemi de race polonais et juif des Allemands était l’ennemi de classe des Soviétiques, même si par ailleurs les juifs polonais seront largement surreprésentés au sein du pouvoir communiste imposé par les Soviétiques à la Pologne après la guerre. Entre 1939 et 1941, les échanges de prisonniers entre les deux alliés furent nombreux et le pétrole soviétique fit rouler les chars allemands dans leur Blitzkrieg contre la France en mai 1940. La ligne de démarcation germano-soviétique en Pologne fut établie le 28 septembre 1939.

Côté allemand, toute la partie occidentale de la Pologne qui s’étendait entre l’Allemagne et la Prusse orientale fut annexée au Reich. Les Polonais et juifs qui en furent expulsés pour laisser la place à la colonisation germanique ne pouvaient y revenir sous peine de mort. Pour le reste de la partie occupée par les Allemands, un Gouvernement général fut établi avec à sa tête le gouverneur Hans Frank, surnommé le « Bourreau de la Pologne ». Le 6 février 1940, alors que durait encore la « Drôle de guerre » à l’ouest, Hans Frank déclarait dans un entretien avec le journal Völkischer Beobachter : « Si je voulais coller des affiches annonçant chaque groupe de sept Polonais fusillés, il n’y aurait pas en Pologne assez de forêts pour produire le papier de ces affiches »[1]. Si l’Allemagne nationale-socialiste s’était donnée pour objectif d’éliminer la population juive et de réduire la population polonaise afin de créer un « espace vital » pour le Herrenvolk, le « peuple des seigneurs », l’Union soviétique déportait en Sibérie, dans des goulags dont la plupart ne reviendraient jamais, tous les ennemis potentiels ou supposés tels du communisme. Ainsi, le décret 0054 du NKVD du 28 novembre 1940 délivré à Vilnius(une ville polonaise entre les deux guerres mondiales, capitale historique de la Lituanie) par le Commissaire du Peuple de la République socialiste soviétique de Lituanie  nous dévoile les catégories de gens à déporter : les membres de partis politiques, les personnes qui avaient été exclues du parti communiste, les réfugiés, les étrangers, les personnes qui avaient voyagé à l’étranger, les personnes qui faisaient de l’esperanto, les philatélistes, le personnel de la Croix Rouge, les personnes qui menaient une activité paroissiale, les membres du clergé, les membres actifs des communautés religieuses, les aristocrates, les propriétaires terriens, les commerçants aisés, les banquiers, les industriels, les restaurateurs et les hôteliers.[2]

Autant dire que l’occupation ne fut pas de la même nature en France et en Pologne, où les Oradour-sur-Glane se comptèrent par centaines. En se cantonnant dans la « Drôle de guerre » en septembre 1939, la France et le Royaume-Uni choisirent à nouveau le déshonneur, et elles eurent malgré tout la vraie guerre à partir de mai 1940, quand il n’y avait plus de front de l’est et que l’Allemagne nazie pouvait s’appuyer sur les fournitures des matières premières de la Russie soviétique.

Quant à la Pologne, elle fut trahie une deuxième fois par les Alliés occidentaux à Yalta. Fait peu connu à l’étranger, quelques milliers de partisans polonais continuèrent la lutte armée contre la dictature communiste et l’occupant soviétique jusqu’en 1956. Ce n’est qu’en 1990, après la chute du communisme et donc la fin de la République populaire satellite de l’URSS, que le dernier président polonais en exil à Londres viendra à Varsovie transmettre au premier président démocratiquement élu de la IIIe République, Lech Walesa, les insignes du pouvoirs de cette IIe République polonaise tombée en septembre 1939.

Pacte germano-soviétique de 1939 et historiographie russo-soviétique de 2019

Le 1er septembre 2019 à Varsovie, lors des commémorations du 80e anniversaire de l’invasion allemande de la Pologne qui marqua le début de la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne a fait un acte de contrition remarqué. La chancelière Angela Merkel était présente alors qu’elle n’avait pas prévu de venir, son pays étant officiellement représenté par le président de la République fédérale, Frank-Walter Steinmeier. Celui-ci s’est rendu le matin à Wieluń, petite ville proche de Częstochowa bombardée par l’aviation allemande le 1er septembre 1939 à partir de 5h du matin, avant même la déclaration de guerre par l’Allemagne, pour demander pardon en langue polonaise. Il a ensuite prononcé un discours apprécié à Varsovie dans l’après-midi, dans lequel il a reconnu sans réserve la responsabilité allemande et l’étendue des crimes commis à partir de septembre 1939 et pendant toute la guerre contre la population polonaise (environ 6 millions de morts pour 35 millions d’habitants, parmi lesquels  plus d’un million furent tués par les Soviétiques et près de cinq millions, dont 3 millions de juifs, par les Allemands).

La Russie n’avait pas été invitée à ces commémorations. Officiellement à cause de sa politique impérialiste, ou perçue comme telle, en Géorgie et en Ukraine, mais sans doute aussi parce que l’historiographie soviétique est toujours de rigueur dans la Russie de Poutine. Les Polonais n’avaient pas oublié que, invité aux commémorations il y a dix ans, le Russe Vladimir Poutine, ancien officier du KGB, avait justifié le Pacte germano-soviétique et l’invasion de la Pologne par l’URSS à partir du 17 septembre 1939, en reprenant les arguments de la propagande soviétique qui rendait la Deuxième république polonaise (1918-39) responsable de la guerre.

De la même manière, Sergueï Narychkine, directeur du Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie (SVR), président de la Société historique russe (RIO) et ancien président de la Douma, a publiquement estimé le 23 août dernier, date anniversaire du Pacte Ribbentrop-Molotov signé le 23 août 1939, que l’URSS n’avait pas eu d’autre choix que de signer ce pacte qui « a assuré à l’URSS quelques années de paix et a permis de déplacer vers l’ouest la frontière avec l’Allemagne ». Selon les propos repris par le site polonais wPolityce.pl, pour Narychkine, il s’était créé à l’ouest de l’URSS « un cordon d’États nés sur les ruines de l’Empire russe », dont le plus gros était la Pologne. Une Pologne qui, selon le directeur du SVR, avait, en 1921, « pris à la Russie les territoires de la Biélorussie occidentale et de l’Ukraine occidentale ». Toujours selon Narychkine, « les Polonais, restant prisonniers de leurs illusions, ont refusé par principe le passage aux armées soviétiques ». L’alliance avec l’Allemagne nazie et l’invasion par l’est d’une Pologne déjà en train de se défendre contre l’invasion allemande a fait que « l’Armée rouge est arrivée, en cinq jours, à l’ancienne frontière de l’Empire russe », alors que « il ne s’était écoulé que 18 ans depuis la transmission à la Pologne de ces anciens territoires russes ». Pour le Russe Narychkine, les soldats de l’Armée rouge « ont souvent été accueillis en libérateurs ».

Pour précision, les « anciens territoires russes » évoqués par Narychkine avaient été pris à la Pologne à la fin du XVIIIe siècle lors des partages de l’ancienne République des deux nations polono-lituanienne par la Prusse, l’Autriche et la Russie tsariste.

Vu de Pologne, il y a donc bien une continuité du discours russe entre la Russie des tsars, la Russie soviétique et la Russie actuelle, d’autant que la voix de Narychkine n’est pas une voix isolée puisqu’il s’agit de la lecture de l’histoire toujours en vigueur en Russie. Pas étonnant dans ces conditions que Varsovie cherche à s’assurer une présence militaire américaine permanente sur son territoire et que le président polonais Andrzej Duda, lors de son discours du 1er septembre, ait mis en garde contre les velléités d’expansion territoriale de la Russie contemporaine.

 

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[1] Source : Sprawiedliwi, Jak Polacy ratowali Zydow przed Zaglada (Les Justes. Comment les Polonais sauvaient les juifs de l’extermination), de Grzegorz Górny

[2]Source : God’s Playground: a History of Poland (Le terrain de jeu de Dieu : une histoire de la Pologne), de l’historien Norman Davies.