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Restitution des biens : le ton monte entre Israël et la Pologne

Temps de lecture : 6 minutes

Pologne/Israël – Les accusations d’antisémitisme lancées par le ministre israélien des Affaires étrangères après la ratification par le président polonais d’une loi concernant la restitution des biens spoliés après la Deuxième guerre mondiale ont plongé Varsovie et Tel Aviv dans une crise sans précédent depuis la chute du communisme en Pologne il y a maintenant plus de 30 ans.

Le texte de loi au bas duquel le président polonais Andrzej Duda a apposé sa signature le 14 août avait fait l’objet d’un large consensus au sein du parlement polonais. Même à la chambre haute, dominée par l’opposition, 98 sénateurs (sur un total de 100) ont voté pour. Aucun n’a voté contre. Cette loi est en fait un amendement au Code de procédure administrative qui interdit d’annuler les décisions administratives passé un délai de trente ans, mêmes si ces décisions ont été prises en violation de la loi en vigueur à l’époque.

En mai 2015, avant l’arrivée au pouvoir du PiS, le Tribunal constitutionnel polonais avait estimé que l’absence de délai légal pour remettre en cause des décisions administratives concernant la propriété des biens immobiliers générait une insécurité juridique inacceptable pour les actuels propriétaires et habitants des immeubles concernés. En outre, l’absence de délai légal avait conduit à de graves abus et à l’apparition d’une véritable « mafia de la reprivatisation ».

Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, voir :
Le dossier des restitutions à nouveau au centre des tensions entre la Pologne et Israël

La loi signée par le président polonais concerne tous les biens spoliés, qu’ils aient appartenu à des Juifs ou des non-Juifs (Polonais, Ukrainiens, Biélorusses, Allemands…). En outre, l’impossibilité de faire annuler une décision administrative ayant conduit à la spoliation de biens immobiliers dans la période d’après-guerre n’interdit pas aux héritiers de faire valoir leurs droits devant la justice polonaise afin d’obtenir des compensations financières.

Dans ces conditions, il est difficile de comprendre la réaction du gouvernement israélien. Celui-ci accuse en effet la Pologne d’avoir adopté une loi antisémite et il a rappelé son chargé d’affaires à Varsovie, tandis que le nouvel ambassadeur qui avait été accrédité restera pour le moment en Israël. Tel Aviv a également demandé à l’ambassadeur de Pologne en Israël de s’abstenir de rentrer de ses vacances en Pologne.

Dans le même temps, le ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, a tenu des propos incendiaires, tweetant le 15 août qu’

« Il est loin le temps où les Polonais faisaient du tort aux Juifs sans conséquence. Aujourd’hui, les Juifs ont leur propre pays, fier et fort. Nous n’avons pas peur des menaces antisémites et nous n’avons pas l’intention de fermer les yeux sur la conduite scandaleuse du gouvernement polonais antidémocratique. »

Venant d’un homme qui a déjà affirmé dans le passé que sa grand-mère avait été tuée par des Polonais alors qu’elle avait été déportée par les Allemands de Serbie à Auschwitz, l’allusion a été comprise en Pologne comme une nouvelle accusation de collaboration des Polonais à la Shoah. En 2019, Yaïr Lapid avait aussi affirmé que les Polonais avaient « coopéré à la création et à la conduite des camps d’extermination », ce qui avait fait vigoureusement réagir les autorités du musée d’Auschwitz-Birkenau, qui lui avaient fait remarquer qu’une telle affirmation mensongère était aussi blessante que la négation de la Shoah.

Le 14 août, Lapid avait justifié sa décision de rabaisser le niveau des relations diplomatiques avec Varsovie en accusant la Pologne d’avoir adopté une loi « antisémite et immorale ». « Notre nouvel ambassadeur en Pologne, qui devait partir prochainement pour Varsovie, ne partira pas pour la Pologne à ce stade », a alors écrit le ministre israélien. Recommandant à l’ambassadeur polonais Marek Magierowski de ne pas revenir à Tel Aviv après ses vacances au pays, Lapid a encore écrit sur Twitter : « Il devrait utiliser le temps dont il dispose pour expliquer aux Polonais ce que la Shoah signifie pour les citoyens d’Israël et comment nous ne tolérerons pas le mépris de la mémoire des victimes et de la mémoire de la Shoah ».

L’Israélien a en outre menacé que « cela ne s’arrêtera pas là » et a annoncé être en discussion avec les Américains pour une réaction commune à la nouvelle loi polonaise.

La réponse polonaise ne s’est pas fait attendre. Le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki a annoncé que la réponse diplomatique de la Pologne serait symétrique et il a condamné ce qui est perçu en Pologne, aussi bien par la majorité que par l’opposition, comme une instrumentalisation éhontée de la Shoah à des fins politiciennes israélo-israéliennes :

« Utiliser cette tragédie pour des intérêts partisans est répréhensible et irresponsable. Si le gouvernement israélien continue à attaquer la Pologne de cette manière, cela aura également un effet très négatif sur nos relations – tant sur le plan bilatéral que dans les forums internationaux », a prévenu Morawiecki.

La Pologne est en effet un des rares pays européens traditionnellement favorables à Israël aussi bien au sein de l’UE que dans les organisations internationales. Mais avec cette nouvelle crise dans les relations bilatérales, Varsovie fait aujourd’hui clairement comprendre que cela pourrait changer.

« La reprivatisation sauvage a entraîné de nombreuses tragédies humaines en Pologne », a écrit le premier ministre polonais. « Des dizaines de milliers de personnes ont été expulsées de maisons dans lesquelles elles avaient vécu toute leur vie, simplement parce que notre loi autorise la “restitution” des biens sans limite de temps. Pour aggraver les choses, la “restitution” n’a souvent pas profité aux véritables propriétaires ou à leurs héritiers, mais à des criminels – dans de nombreux cas, des documents ont été falsifiés, ou il y a eu de la corruption ordinaire grâce à laquelle des fraudeurs à motivation politique et des gangsters ordinaires se sont enrichis aux dépens des victimes de la Seconde Guerre mondiale. (…) En vertu de la nouvelle loi, toute personne ayant perdu un bien a le droit de demander une indemnisation, mais pas de demander que d’autres personnes deviennent sans abri. La loi, adoptée par la Diète sans opposition, a été signée hier par le président Andrzej Duda », a écrit Morawiecki.

Se référant aux propos du ministre israélien des Affaires étrangères, Morawiecki a encore écrit que de tels propos suscitent « l’indignation de toute personne honnête » : « Quiconque connaît la vérité sur la Shoah et les souffrances de la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale ne peut tolérer une telle façon de faire de la politique. »

Pour le président Andrzej Duda, qui a assuré avoir pesé les arguments des partisans et des adversaires de la loi amendant le Code de procédure administrative polonais avant de la signer, la limite des 30 ans pour annuler une décision administrative signifie la « fin à l’état d’incertitude dans lequel des appartements et des biens immobiliers acquis de bonne foi pouvaient être retirés par une simple décision administrative lorsqu’on retrouvait leur propriétaire d’il y a plus de 70 ans. La pratique a montré que ces propriétaires étaient souvent fictifs, et que des groupes criminels s’enrichissaient aux dépens de dizaines de milliers de personnes jetées à la rue. »

Il semblerait que l’attitude très agressive de l’Israélien Yaïr Lapid vis-à-vis de la Pologne agace y compris à Washington. Le 16 août, le journaliste israélien Eldad Beck affirmait sur Twitter :

« Une source diplomatique me dit que l’administration américaine est indignée par le comportement de Lapid envers la Pologne, notamment par la façon dont il a humilié l’ambassadeur polonais en Israël. Certaines déclarations de Lapid avec des relents racistes sur les Polonais en tant que groupe donnent l’impression à Washington que Lapid réagit de manière exagérée et se laisse emporter. Les tentatives de Lapid pour amener l’administration américaine à publier une condamnation commune de la Pologne ont échoué. Il semble que l’administration américaine commence à comprendre que Lapid est un problème. »

En Pologne, le vice-ministre des Affaires étrangères Paweł Jabłoński a estimé que les commentaires de Lapid « se nourrissent d’ignorance historique et de haine » et il a fait remarquer que « lorsqu’une personne a des opinions antisémites en Pologne, elle les garde pour elle car elle est consciente qu’il n’y a pas de place pour de telles opinions dans le discours public. En Israël, en revanche, le cas des sentiments anti-polonais est différent. Le discours anti-polonais appartient fondamentalement au courant dominant. »

Jabłoński note que les préjugés anti-polonais sont visibles chez les jeunes Israéliens qui viennent en Pologne dans le cadre d’excursions scolaires sur les lieux du génocide commis par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. « Cette propagande, également fondée sur la haine de la Pologne, est introduite dans l’esprit des jeunes dès leurs premières années de scolarité. Nous serons très attentifs à cette situation car nous avons toutes sortes de voyages scolaires israéliens en Pologne. Il est clair que ces voyages sont conduits de manière incorrecte. Nous examinons la situation et prendrons les décisions appropriées à ce sujet », a déclaré le membre du gouvernement polonais, laissant entendre qu’il pourrait y avoir là aussi un changement d’attitude de la Pologne vis-à-vis d’Israël.

Car depuis plusieurs années, à en croire le vice-ministre polonais, « le fait que la Pologne souhaite entretenir de bonnes relations avec Israël ne suscite pas, et c’est le moins qu’on puisse dire, de réciprocité ».