La Roumanie sur le point de rejoindre l’Europe de la normalité familiale ? Coulisses d’un référendum

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Par Modeste Schwartz.

Roumanie – Depuis les années 1990, l’hégémonie croissante de la galaxie Soros sur la société civile roumaine s’est traduite par une intensification continue de la propagande LGBT. Obtenant assez vite des mesures assez peu controversées à l’époque (comme la dépénalisation de l’homosexualité), la croisade LGBT a ensuite assez vite laissé tomber le masque de l’égalitarisme civique, pour s’atteler à la réalisation du reste de l’agenda LGBT : un programme de rééducation antifamiliale et antireligieuse de la population, qu’il devenait d’autant plus difficile d’ignorer que les effets de son triomphe en Europe de l’Ouest devenaient de plus en plus visibles. L’hostilité d’une grande majorité de la population roumaine à l’encontre de cette ingénierie sociale d’un genre nouveau explique que, en dépit de la soumission totale des élites politico-médiatiques roumaines des 30 dernières années aux dictats occidentaux, aucun gouvernement roumain n’ait eu le courage de s’attaquer aux réformes juridiques (institutionnalisation du « mariage gay », etc.) qu’implique cet agenda.

Entre temps, la contre-attaque s’organise : depuis 2013, un regroupement d’ONG majoritairement chrétiennes nommé Coalition pour la Famille milite contre l’agenda LGBT ; en 2016, elle a rassemblé trois millions de signatures en vue d’un référendum d’initiative populaire sur la définition du mariage. Le président Johannis, dont l’administration aurait dû traduire en actes cette volonté populaire, avait balayé la pétition d’un revers de la main, traitant au passage les signataires (au nombre desquels, certainement, de nombreux électeurs de droite qui… venaient de voter pour lui !) de « fanatiques religieux ». Néanmoins, en septembre 2018, ce projet de référendum chassé par la fenêtre est revenu par la porte des chambres parlementaires, qui ont voté pour son organisation, laquelle est devenue effective : le référendum va bien avoir lieu, ces 6 et 7 octobre 2018. Les électeurs roumains devront répondre par OUI ou NON à la question : « Souhaitez-vous que la définition du mariage figurant dans la Constitution précise qu’il intervient entre un homme et une femme ? ». En cas de victoire du OUI, il sera à l’avenir, sinon impossible, du moins très difficile d’adopter en Roumanie des lois permettant, par exemple, le « mariage gay » – à moins de modifier à nouveau la Constitution, au prix d’un nouveau référendum.

A son tour, l’organisation du référendum a suscité l’apparition d’une nébuleuse politico-digitale hostile, rassemblée sous le hashtag #boicot, et dont le personnel est grosso modo celui du mouvement #rezist, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler (notamment ici et ici). Ultra-minoritaire dans le corps social, le mouvement #boicot, conscient de l’impossibilité d’une victoire du NON, cherche, en appelant au boycott, à obtenir l’invalidation du référendum à défaut de quorum (à peu près six millions d’opinions exprimées, soit 30% du corps électoral, étant nécessaires à sa validation). Le contexte culturel roumain obligeant le lobby LGBT local à plus de franchise que ses équivalents occidentaux, on a ainsi vu une faune politico-culturelle généralement classée très à gauche embrasser avec frénésie l’allergie d’un Wolfgang Schäuble à l’expression de la volonté populaire.

Face au tsunami de désinformation lancé, depuis sa position d’hégémonie culturelle et digitale, par le mouvement #boicot, et naturellement repris à l’étranger par tous les canaux de la presse libérale/mainstream, il convient d’abord de tordre le cou à un certain nombre de contre-vérités :

  • La Coalition pour la Famille n’est pas un proxy de l’Église orthodoxe roumaine ; bien au contraire, les éléments les plus actifs en son sein proviennent plutôt du monde des églises néo-protestantes en croissance rapide (notamment dans le Nord du pays, selon une géographie qui – et ce n’est pas un hasard – épouse celle du phénomène uniate à l’époque habsbourgeoise). Il semble donc bien au contraire que l’Église orthodoxe roumaine, marquée par une certaine inertie et assez inefficace dans le domaine des Public Relations, ait pris en marche un train lancé par les think tanks protestants nord-américains proche de Trump et du Parti républicain. Présenter ce référendum comme une entreprise strictement orthodoxe est donc un instrument de désinformation, sciemment utilisé par le camp #boicot en vue d’éloigner les non-orthodoxes du vote : roumains uniates ou catholiques, hongrois calvinistes ou catholiques, etc.. Malheureusement pour le camp #boicot, toutes les confessions publiquement reconnues de Roumanie (à l’exception de la seule église luthérienne allemande… dont relève Klaus Johannis) ont publiquement soutenu le référendum, et incitent leurs ouailles à la participation.

  • Le référendum a aussi été présenté comme un plébiscite en faveur du Parti Social-Démocrate (PSD) au pouvoir et de son président Liviu Dragnea (désormais surnommé « Daddy » par ses admirateurs), dans l’espoir de dissuader de voter les électeurs des partis d’opposition (non moins opposés que ceux du PSD à l’agenda LGBT). Là encore, rien n’est plus faux : au parlement, tous les partis représentés ont soutenu l’organisation du référendum, y compris le PNL de Klaus Johannis (soudain réconcilié, semble-t-il, avec les « fanatiques religieux » …) ; seule exception : l’USR – petit parti mondialiste récemment créé pour donner une consistance politique au mouvement #rezist. Au sein même de l’USR, qui inclut certains nationalistes « recyclés », cette option a d’ailleurs conduit à des dissensions internes. En réalité, au sein du PSD, certains, aussi opposés que tout le reste de la société roumaine au « mariage gay », n’auraient rien contre un « partenariat civil » (équivalent du PACS français) qui confèrerait aux « familles atypiques » tous les droits non-reproductifs des couples classiques ; l’extrémisme en la matière, s’il existe, n’est donc certainement pas le fait du PSD.

  • Le parti de la minorité hongroise (RMDSZ/UDMR) ne fait pas exception non plus, en dépit de l’intense propagande #boicot cherchant à effrayer l’électorat hongrois en présentant la Coalition pour la Famille (pourtant d’inspiration américaine !) comme une résurgence du national-communisme roumain de l’époque de Nicolae Ceaușescu. Cet aspect de la propagande #boicot, reposant sur l’amalgame frauduleux des minorités ethniques et des minorité sexuelles, remporte un certain succès dans les élites hongroises des villes de Transylvanie – y compris « à droite », d’où l’apparition de situations ubuesques : certains hongrois de Transylvanie, électeurs du FIDESZ (qui a depuis longtemps fait inscrire le caractère hétérosexuel du mariage dans la constitution hongroise) avec leur passeport hongrois, vont, avec leur carte d’électeur roumain, boycotter le référendum organisé par un gouvernement allié à la Hongrie de Victor Orbán, sous prétexte qu’il serait potentiellement magyarophobe ! Ce n’est là, à vrai dire, que la manifestation la plus tangible d’une schizophrénie transylvaine que nous avons déjà eu l’occasion de commenter – héritage de décennies d’une stratégie libérale euro-conforme du RMDSZ/UDMR, qu’il a heureusement abandonnée il y a deux ou trois ans, en faisant alliance avec le FIDESZ de Hongrie. Selon cette stratégie, totalement dépassée par les faits mais qui s’agrippe par inertie à la conscience politique de beaucoup de hongrois de Roumanie, seule l’euro-mondialisation pourrait être garante du respect par la majorité ethnique roumaine des droits de la minorité (historique, territoriale) hongroise. Conclusion implicite, qui ne pouvait que plaire aux cercles européistes : moins les roumains votent, mieux les hongrois se portent. Cette approche antidémocratique du problème de la coexistence ethnique ne pouvait naturellement pas avoir d’autre conséquence que celle de conférer aux hongrois de Roumanie une image de cheval de Troie de l’étranger dans les murs de la patrie – bien entendu confirmée à souhait par le discours magyarophobe d’une extrême-droite roumaine de type « Gladio », en tout point comparable à celle qui montre en ce moment même de quoi elle est capable en Ukraine. L’ancien patron du RMDSZ/UDMR, Béla Markó, qui a cédé la place à son dauphin Hunor Kelemen lors du basculement des alliances, a d’ailleurs tenu à faire savoir qu’il ne se dédisait en rien de cette stratégie suicidaire : sortant de sa réserve ordinaire, il a publiquement annoncé son intention de ne pas participer au vote, n’hésitant pas à appuyer son propos de la reproduction du célèbre poème antifasciste attribué au pasteur Niemöller, interné par le IIIe Reich. Assez ironique dans le contexte de son alignement idéologique indéfectible à une eurocratie fort berlinoise, et du ralliement des églises hongroises au référendum, ce plongeon dans le ridicule historique profond montre, chez Béla Markó, une capacité d’autocritique égale à celle des Juncker, Timmermans et autres contemporains fils de mai 68, c’est-à-dire nulle. « Heureusement » (si j’ose dire), les hongrois (un peu plus d’un million) sont désormais moins nombreux en Roumanie que les néo-protestants roumains (autour de deux millions), qui vont voter OUI comme un seul homme, et il est donc peu probable qu’un éventuel échec du référendum puisse être reproché à la minorité hongroise, qui n’aura par conséquent – espérons-le – pas à souffrir de l’irresponsabilité de certains de ses dirigeants retraités.

Indépendamment de son résultat, une partie du bilan du référendum peut d’ores et déjà être tirée. En effet, la meilleure des campagnes déroulées en faveur de la participation et du vote OUI a probablement été la prévisible levée de boucliers du camp euro-libéral tout entier, et notamment la tragicomédie du lundi 1er octobre au Parlement européen, où tout l’appareil eurocratique semblait s’être donné pour mission de garantir, par son arrogance et sa malhonnêteté intellectuelle, une victoire écrasante à Liviu Dragnea non seulement au référendum, mais même aux européennes de 2019. De très nombreux roumains ont suivi, à la télévision et en ligne, ce rituel d’humiliation publique des cousins pauvres et arriérés de l’Est, dans lequel hollandais et allemands, jamais élus ou mal élus, s’emploient à apprendre les bonnes manières « démocratiques » à des gouvernements reposant sur des majorités parlementaires et électorales telles que l’Ouest n’ose plus en rêver. Et le référendum, qui n’était pourtant pas au menu, s’est invité au débat, l’ineffable Judith Sargentini déplorant à haute voix que les Roumains disposent, ce week-end, de deux jours (samedi et dimanche) pour voter. Quant au très digne Frans Timmermans, il a poussé la magnanimité jusqu’à reconnaître que la politique familiale est du ressort des États membres, mais uniquement pour aussitôt ajouter qu’il voyait, pesant sur ce référendum, le soupçon de vouloir « instrumentaliser politiquement la haine des minorités » ; comme l’a ensuite fort justement remarqué Nicolas Bay du Rassemblement National français, l’eurocratie est toujours prête à respecter les prérogatives des États membres, mais à la condition implicite qu’elle ne servent qu’à produire des législations toujours plus libérales-libertaires.

Du coup, en dépit de quelques défections de droite (comme celles de Traian Ungureanu et de Laurențiu Rebega1, proche de Victor Ponta) qui, a priori, devrait politiquement coûter assez cher à leurs auteurs en 2019, les eurodéputés roumains, toutes couleurs confondues, ont fait preuve d’une combativité sans précédent depuis l’adhésion de la Roumanie, et serré les rangs autour de la Premier ministre Viorica Dăncilă. Cette dernière, au lieu de s’excuser d’exister comme l’avaient toujours fait les Roumains à Bruxelles et Strasbourg, a défendu dignement, mais sans faiblesse, la souveraineté de son pays. Comme Viktor Orbán quelques jours plus tôt, elle est sortie grandie de l’épreuve : à cette petite femme un peu timide, aux talents rhétoriques contestables, jusqu’ici vaguement méprisée même dans son propre camp, on octroie désormais des surnoms comme « la dame de fer roumaine ». Commentant à son tour le débat depuis Bucarest, Liviu Dragnea, dans la déclaration la plus dure jamais faite par un leader PSD à l’encontre des institutions communautaires, a déclaré que « la Roumanie ne se laisserait pas mettre à genoux ».

Par conséquent, quand bien même rien dans l’histoire institutionnelle de ce référendum ne permet de le décrire comme une opération « partisane » de la coalition au pouvoir à Bucarest, on voit assez clairement les bénéfices politiques que Liviu Dragnea peut en tirer – à savoir, ceux-là mêmes que Viktor Orbán a précédemment tirés de la tragi-comédie « rapport Sargentini » : montrer aux tièdes de son camp, tentés par un retour à l’euro-soumission, le vrai visage de l’euro-impérialisme politico-culturel ; et exposer ses adversaires politiques (comme les sieurs Ungureanu et Rebega), trop mous face à l’ingérence occidentale, au soupçon de trahison des intérêts de la nation. Enfin, en rejoignant la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie dans le camp des États institutionnellement opposés à l’agenda LGBT, Dragnea brûle les navires de l’euro-soumission roumaine, en rendant de plus en plus improbable toute réconciliation avec un Occident qui semble, ces temps-ci, avoir fait du libéralisme sexuel de marque LGBT sa nouvelle religion de facto.

Les eurocrates sont-ils conscients du danger de consolidation d’un front populiste de l’Europe post-communiste ? Difficile à dire, tant ils semblent par ailleurs le favoriser par leur arrogance apparemment stupide. En revanche, l’attitude conciliatrice qu’ont adoptée lors du débat les membres occidentaux du Parti Socialiste Européen (dont le PSD fait partie), jouant le rôle du « bon policier » pendant que certains populistes occidentaux de droite (comme l’autrichien Harald Vilimsky) en rajoutaient dans la calomnie, semble suggérer qu’au moins certains d’entre eux ont compris que l’exploitation des vieux réflexes droite/gauche – qui opposent potentiellement entre eux tchèques et polonais, hongrois et roumains, etc. – risque de fournir l’une des dernières chances de survie du navire euro-mondialiste. Et en effet, la tentation de troquer en 2019 le rêve de l’émancipation nationale contre la menue monnaie d’une « prééminence au sein du PSE » est un motif récurrent du discours de certains analystes proches du PSD, exactement comme Viktor Orbán et les siens parlent (mais y croient-ils (encore) ?) de « retourner le PPE » dans un sens illibéral. En 2019, n’en doutons pas, quelqu’un va duper, et quelqu’un va être dupé. Reste à savoir qui.

1 Laurenţiu Rebega, parlementaire européen roumain depuis 2014, a eu un parcours particulièrement surprenant, puisqu’il a successivement siégé dans le groupe socialiste au Parlement européen, puis à partir de 2015 dans le groupe ENL où se trouve le FN français, et a rejoint en avril 2018 le groupe conservateur ECR.

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