Le Derviche et la Mort : le pouvoir n’a que faire de l’amitié

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Par Yann P. Caspar.

De par son entreprise de redéfinition des rapports entre littérature et politique, création artistique et engagement idéologique, Meša Selimović (1910-1982) peut sans hésitation être qualifié de brillant élève et fidèle continuateur d’Ivo Andrić. Tout comme une partie du Pont sur la Drina, Le Derviche et la mort1 (1966) a pour cadre historique la Bosnie ottomane, période de l’histoire des Balkans suscitant encore aujourd’hui une série de virulentes discordes dans la concurrence des passions nationales de cette région.

Donnant la parole au derviche Ahmed Nurudin par le biais de savoureuses, mais non moins vertigineuses, confessions existentielles, toujours plus profondes et impitoyables, Meša Selimovic montre de manière éclatante à quel point vouloir suivre une voie authentique sur terre relève de l’exploit. Il met toute son économie narrative au service d’une destruction du clivage entre esthétique pure et engagement politique total — tâche relativement délicate sous le régime titiste, mais toutefois permise si elle est exécutée avec talent. S’il se refuse, par ailleurs, d’endosser le rôle d’écrivain-historien, relayant ainsi l’importance accordée à l’exactitude des faits au second plan, il semble exploiter l’imbroglio ethnico-politique de l’époque ottomane pour mieux retracer le chemin labyrinthique et douloureux qu’empruntent les âmes initialement pures pour esquiver les attaques sournoises des réalités terrestres.

Ahmed Nurudin, fervent derviche convaincu de sa mission sur terre, se fourvoie tragiquement dans dans les rapports humains et sociaux le jour où il apprend l’emprisonnement de son frère de sang. Il se prend alors au jeu du complot et de la machination pour le sauver, prenant très vite conscience, une fois le premier doigt dans l’engrenage, qu’il n’aura d’autre choix que de tout envisager pour se sauver lui-même. Sa descente vers ce que chacun possède de plus bas en lui questionne la possibilité d’une vie de principes face à l’incontournable lâcheté requise pour quiconque voudrait parvenir — le grade ou l’objectif visé, qu’il soit noble ou pitoyable, n’ayant dans cette logique descendante qu’une importance minime. Les monologues intérieurs du derviche se dévoilent peu à peu au lecteur comme la déchéance morale d’un homme — religieux qui plus est — se laissant irrésistiblement emporter par sa participation aux affaires terrestres.

Si le choix de la Bosnie ottomane présente à l’évidence pour l’auteur l’avantage de se défaire de tout soupçon politique, il serait cruellement malvenu d’y voir quelconque une stratégie d’évitement ; le fond de l’affaire est en réalité intemporel et touche à la matière révélant les grands et démasquant les petits, à la question de laquelle jaillissent des milliers d’autres. Celle du précepte, donc de son origine, mais aussi de sa possible réalisation. Plus éduqué que la grande majorité des personnages d’Ivo Andrić, le derviche Nurudin sait ruminer ces questions pour se laisser dire que « la vie dépasse tout précepte. La morale est une idée, la vie une réalité. Comment la faire cadrer avec l’idée sans l’abîmer ? On a fait plus de mal à la vie en empêchant le péché qu’en le commettant », avant de pragmatiquement conclure que « nous devons donc vivre dans le péché ». De quoi défriser les adeptes de la moraline politicienne du quotidien comme ceux de l’autoproclamé axe du bien dictant aujourd’hui les relations internationales.

Allant jusqu’à trahir son meilleur ami pour protéger son existence, la pente sur laquelle s’engage Ahmed Nurudin ne semble avoir de limite que ce juste et modeste retour à la vérité suprême : la mort. C’est d’ailleurs sentant celle-ci arriver qu’il se laisse aller aux plus clairvoyantes analyses de sa sinistre mesquinerie ; c’est le moment au cours duquel tous les voiles tombent, où tout s’imbrique majestueusement, où la traîtrise n’a plus cours ; le moment clé de la littérature, celui par lequel tout advient, l’auteur pouvant alors tout livrer en dépoussiérant sa pensée et donner à ses personnages l’authenticité leur faisant défaut lorsqu’ils aspirent encore à sérieusement à la vie. Selimović démontre brillamment que la littérature est ce chant douloureux entonné entre le réel et le possible, ce concert de première classe donné à l’heure du dépôt de bilan.

Peut-être faut-il, enfin, dédouaner ce pauvre Nurudin en opérant à un retour de l’Histoire, que Selimović effleure finement et occasionnellement. Les Balkans sont depuis tout temps le lien de la complexité ethnique, historique et politique par excellence. Ils sont ce prolongement méridional de l’Europe centrale, cette région où la froideur slave vient à la rencontre de l’exubérance méditerranéenne. Ils sont, pour le meilleur et pour le pire, l’endroit où le caractère de l’homme centre-européen s’exprime le plus ouvertement : sa nature de pion dans les velléités de ses voisins occidentaux et orientaux. L’homme centre-européen est, hélas, l’archétype du traître en puissance. Il se retrouve très aisément contraint à l’abandon des siens par son irrépressible besoin de montrer que, lui aussi, peut être grand. Sa montée du village à la ville ou de tel poste à un autre confèrent à sa trahison sociale et politique un caractère bien plus retentissant que celui provoqué par des ascensions similaires au sein des grandes nations. Contrairement à ses maîtres, tous occupés à une incessante course à l’hypocrisie, il a d’ailleurs plutôt tendance à assumer ses courbettes, honnêteté à laquelle Nurudin ne se dérobe pas. Si d’aucuns se plaisaient à recevoir certains passages du Derviche et la mort comme une critique à peine voilée du règne de l’Idée — et donc annonçons la couleur : le rouge —, ils n’auraient, peut-être, aucun mal à admettre qu’au vu du foutoir mortifère imposé aux Balkans dans la décennie 1990, il n’est potentiellement qu’un seul mot d’ordre pouvant juguler ces traits de caractère portés à la trahison, qu’à ce jour il n’est qu’un slogan ayant réussi à donner à cette région et à ses hommes l’équilibre qu’ils méritent : Bratstvo i jedinstvo – Fraternité et unité, comme on disait en Yougoslavie.


1 Meša Selimović, Le Derviche et la mort, Gallimard, 1977, 379 p.

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