Russie et Europe – une relation politique jamais résolue

share on:

Par Friedrich Romig, économiste et publiciste autrichien.

Les vues exprimées dans cet article n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles du Visegrád Post.

Les livres denses avec beaucoup de notes de bas de page ne pèsent pas toujours très lourd. Parfois, ce sont des livrets étroits qui transmettent des idées importantes. L’un de ceux-là est “Europäischer Kontinentalismus – Wo steht Europa dans einem fragwürdig gewordenen Transatlantismus?” [“Le continentalisme européen – Où se situe l’Europe dans un transatlanticisme devenu questionable ?”] écrit par Algis Klimaitis, un auteur lituanien.

Algis Klimaitis a hérité de gènes politiques. Son arrière-grand-père, ingénieur ferroviaire et propriétaire d’un domaine près de Kaunas, fut l’un des chefs du mouvement national lituanien. En 1863, il participa au soulèvement lituano-polonais contre la politique persistante d’oppression du tsar Alexandre II. Son grand-père fut pendant une courte période l’adjudant de l’amiral Kolchak, le souverain temporaire de l’Empire russe, et combattit du côté de l’armée blanche contre les bolcheviques. Son père, Algirdas J. Klimaitis, était le chef des associations paramilitaires, qui ont libéré Kaunas des troupes soviétiques en 1941, avant même l’avance de la Wehrmacht. Lorsque la reconquête de la Lituanie par l’armée soviétique fut imminente, la famille dut émigrer. Ils ont alors trouvé refuge en Allemagne.

Algis est né en 1948 à Hambourg. Il a fait ses premiers pas en politique au sein du très actif mouvement des émigrés lituaniens et, dans les années 1980, il est devenu le rédacteur en chef d’Ostnachrichten [Nouvelles de l’Est] publié à Vienne par l’Institut für Sowjetische Gegenwartsforschung [Institut pour la recherche contemporaine dans les affaires soviétiques]. Au milieu des années 1980, il est devenu chef du Bureau du Conseil Mondial de la Baltique (Organisation de l’Exil) à Strasbourg, puis secrétaire général de l’Intergroupe Baltique du Parlement européen, un groupe interfractionnel de députés européens. À l’automne 1988, il a été nommé au Parlement européen en tant que représentant des mouvements de réforme baltes en Estonie, en Lettonie et en Lituanie, créés dans les États baltes sous Gorbatchev à la suite de la perestroïka. L’observation et la collecte d’informations par le KGB qui était inévitable à cette époque ont fait soupçonner Klimatitis de coopération avec le KGB, ce qui lui a valu de passer trois mois dans la prison de Vilnius, apparemment un règlement de comptes politique qui a été concocté par le président du Soviet suprême de Lituanie, Vytautas Landsbergis, qui a proclamé la restauration de l’indépendance de la Lituanie de l’URSS. Cependant, le procès pour haute trahison d’Algis Klimaitis s’est terminé par une réhabilitation grandiose. Après cela, il a joué un rôle non négligeable en tant que conseiller du premier président lituanien élu formellement, Brazauskas. Depuis sa retraite, Klimaitis, encore politiquement actif, se déplace entre Vienne et la Lituanie.

Cette biographie inhabituelle donnera à la plupart des lecteurs une première vision inattendue de l’histoire. La réforme de l’URSS, qui a abouti à la dissolution de l’Union soviétique, était une action planifiée par le KGB depuis des décennies. A partir de 1962, sous la direction de Fyodor Burlatzky, des études ont été lancées par le Secrétariat du Comité central (CC) pour les États socialistes qui ont mis en doute la survie du régime soviétique et ont recommandé un tournant politique vers des élections libres, une démocratie présidentielle, l’état de droit, le partage du pouvoir, la séparation des fonctions du parti et de l’État, l’auto-administration régionale, l’entrepreneuriat indépendant, l’installation de marchés de capitaux et les restrictions d’armement (p. 85 et suivantes). Le chef du secrétariat du CC était Yuri Vladimirovich Andropov, par la suite chef de longue date du Comité sur la sécurité de l’État (KGB) et, finalement, secrétaire général du PCUS (1982). En tant que tel, Andropov a tiré des conclusions stratégiques de ces études qui ont finalement été mises en œuvre par son fils politique, Mikhaïl Gorbatchev, pendant la période de la Perestroika et du Glasnost à partir de 1985. Au sein du parti communiste, la conviction que l’acceptation sociale du marxisme de type soviétique ne pouvait plus être attendue gagnait du terrain.

La deuxième révélation que Klimaitis nous fait est la transformation du conflit Est-Ouest résultant de la Guerre froide en un conflit Ouest-Est. La Russie revient à ses racines basées sur la symbiose de l’orthodoxie religieuse et l’autorité de l’État. En Occident, d’autre part, les États-Unis prennent de plus en plus des traits d’hégémonie laïque et impérialiste sous une direction bureaucratique centraliste, comme c’était autrefois le cas du pouvoir soviétique. Cela est notamment dû au fait que l’élite trotskyste qui a émigré de l’Union soviétique vers les États-Unis est devenue le pilier des publications, des think tanks et de l’administration parmi les néoconservateurs américains.

Cette transformation et cette migration sont le résultat de l’aliénation de plus en plus perceptible aujourd’hui entre les États-Unis et l’Europe. Enfin, la confiance dans le transatlanticisme a été fondamentalement détruite par les pratiques américaines de surveillance et d’écoutes téléphoniques qui concernent tous les citoyens européens. Même Mme Merkel, chancelière allemande et transatlanticiste déclarée, a été amenée à constater: “On ne fait pas cela entre amis!” (p. 17).

Mais l’aliénation a naturellement des raisons beaucoup plus profondes. Les Européens sont de plus en plus conscients que le mode de vie américain, conjugué aux ambitions hégémoniques, met en péril leur identité culturelle. “Les gens se détournent des Etats-Unis à grande échelle et ce processus qui commence ne sera pas arrêté, malgré toutes les invocations ciblées dans les médias et la politique” (p.18). “La désintégration artificiellement accélérée” des États nationaux par l’UE est de moins en moins acceptée par la majorité de la population. En parallèle, la compréhension à l’égard de la Russie et de son histoire est en pleine croissance.

Dans un bref résumé, Klimatitis nous expose l’idée que la Russie, depuis le début de son histoire, est un pays européen (p.54). La Russie, c’est-à-dire la Rus de Kiev, a été fondée par la dynastie scandinave Ryurik à Kiev, capitale de l’Ukraine aujourd’hui, et c’est le Prince Ryurik qui a créé l’axe Kiev-Novgorod dont les rivières et les zones commerciales entre la mer Baltique et la Mer Noire ont déterminé la Russie pendant de longs siècles. L’affiliation de la Russie à l’Europe a été soulignée au Xe siècle par l’introduction du christianisme. Même l’invasion des hordes mongoles (1264) n’a pas pu causer de dommages durables au christianisme. Jusqu’à la révolution bolchevique en 1917, la symbiose entre l’orthodoxie chrétienne et l’autorité de l’État demeurait une caractéristique de la Russie, et le fait que cette alliance se reforme aujourd’hui parle de lui-même pour la Russie.

Le développement en Europe, cependant, a été et continue d’être différent. Klimaitis n’a pas peur de remettre en question le mythe fondateur de l’Union européenne. Il présente des preuves montrant que ce ne sont pas les hommes politiques chrétiens, comme Adenauer, de Gasperi ou Schuhman, qui ont créé le prédécesseur de l’Union européenne et donc l’UE elle-même, mais que le rôle décisif a été joué par le Bureau des services stratégiques (OSS) et la CIA. Ces agences de renseignement ont créé le “Comité américain pour une Europe unie” qui, dès 1948, a appelé à une “intégration européenne de grande envergure” dans son programme qui a été mis en œuvre progressivement, mais selon le plan, en mettant en place des institutions telles que le Conseil de l’Europe (1949) et l’UE.

La mise en œuvre de ce projet est à mettre en parallèle avec la guerre froide qui a éclaté peu de temps après la défaite des “puissances de l’Axe” (Allemagne, Italie, Japon). L’alliance non-naturelle entre l’Ouest sous l’égide des États-Unis comme hégémon, organisée sur la base de principes du secteur privé, avec des structures majoritairement parlementaires et démocratiques, une liberté d’expression largement acceptée, la liberté de résidence et du travail, et l’Est dirigé par des partis dictatoriaux, communistes, s’est rapidement brisée. Quatre semaines après la capitulation allemande, Churchill se montra “profondément préoccupé” dans un télégramme adressé au président Truman sur l’interprétation que fit Staline des décisions de Yalta. Avec l’URSS prenant possession des pays “libérés” et des partis communistes gagnant du terrain en Europe occidentale et méridionale, l’affrontement devint inévitable.

Déjà en 1942, cette alliance non-naturelle de l’Occident avec l’Union Soviétique a été mentionnée par le Pape Pie XII dans son entretien avec l’ambassadeur américain Myron Taylor, une scène décrite de manière très intéressante par Klimaitis (p.23 et suivante). Le Pape a demandé “comment l’Amérique et l’Angleterre pourraient se coordonner avec la Russie, siège du communisme, sur le plan social, moral, et économique.” Taylor répondit que ces objections “ne correspondaient plus à l’évolution”, et que “les principes du communisme appartenaient au monde moderne et au nouvel ordre international”. D’une manière inattendue, les propos de Taylor se sont vus plus tard révélés vrais lors de la persécution des “activités anti-américaines” de l’ère McCarthy contre l’infiltration des USA par les forces communistes. Tentatives infructueuses, comme l’ont montré les protestations contre la guerre du Vietnam dans les années autour de 1968. Les États-Unis ont perdu la guerre.

Algis Klimaitis n’oublie pas de mentionner le conflit sur l’extension de l’OTAN vers l’Est. Ici, l’Ouest a violé les accords avec la Russie, qui ont été conclus au cours de la réunification allemande. La perte de confiance a atteint son apogée en février 2014, lorsque l’Amérique a soutenu le coup d’État constitutionnel en Ukraine, qui a été contré par la Russie avec l’intégration de la Crimée en Russie. Depuis lors, le très proclamé “ordre de paix” européen n’existe plus. Dans le dernier chapitre du livre: “Y a-t-il une nouvelle guerre froide?”, les aspects géopolitiques et les dépendances transatlantiques de l’Europe dans la confrontation ayant nouvellement éclatée sont analysés en détail. Selon Klimaitis, ces affrontements “ne sont d’aucune utilité pour les nations et les États de l’Europe continentale”, car ils sont embarrassants pour les relations politiques entre des pays aussi importants que l’Allemagne et la Russie. La perturbation déclenchée par les intérêts américains montre “une fois de plus que le transatlanticisme a dégénéré en une religion d’élite politique de plus en plus réduite”, ce qui souligne la nécessité pour les Européens de considérer enfin leurs propres intérêts. Après avoir lu le livre de Klimaitis, il est difficile de ne pas souscrire à cette conclusion.


Algis Klimaitis: Europäischer Kontinentalismus – Wo steht Europa in einem fragwürdig gewordenen Transatlantismus? [Le continentalisme européen – Où se situe l’Europe dans un transatlanticisme devenu questionable ?] 96 pages, paperback. Editeur: Österreichisches Medienhaus, Millstatt 2014. ISBN: 978-3-9503928-0-7, prix: € 10.

Le livre peut être commandé auprès de: Institut für Angewandte Politische Ökonomie [Institut d’économie politique appliquée], 1080 Vienne, Schlösselgasse 11; ou en format électronique auprès de: algis.klimaitis@dasabendland.eu
Les éditeurs intéressés à publier une traduction de ce livre sont invités à contacter la rédaction du Visegrád Post.

10 Comments

  1. Étrange raisonnement de la part d’un Lituanien, issu d’une famille de nationalistes…
    Donc, pour échapper à la domination américaine, il faudrait se tourner du côté de Moscou, ce qui revient à changer un borgne contre un aveugle !
    En somme, en plus de se soumettre à l’islam conquérant, l’Europe devrait faire allégeance au nouvel empire russe du tsar Poutine…

  2. >>@Pierre-Alain Tissot: Si j’ai bien compris, vous pensez que je veux remplacer l’hégémonie américaine par l’hégémonie russe? Rien n’est plus faux que cela. Une telle conclusion d’une analyse historique d’un transatlanticisme devenu douteux, faite dans mon livre, serait totalement erronée. Alors qu’un continentalisme européen attribue à la Russie son propre lieu, il ne veut certainement pas accepter la Russie comme notre nouveau pouvoir hégémonique.
    En bref: vous devez lire mon livre entièrement et ne pas tirer des conclusions de la lecture d’une critique de livre.<<
    Algis Klimaitis
    auteur du livre

  3. ” Algis Klimaitis n’oublie pas de mentionner le conflit sur l’extension de l’OTAN vers l’Est. Ici, l’Ouest a violé les accords avec la Russie, qui ont été conclus au cours de la réunification allemande. ”

    C’est ridiculement faux !
    Il n’y a jamais eu le moindre traité stipulant de tels accords parfaitement illégaux au regard du droit international puisqu’ils auraient tout simplement nié la pleine souveraineté des états d’Europe centrale et orientale.
    Il y a eu tout au plus un accord de principe à condition de réciprocité, c’est à dire que la Russie elle-même renoncerait de son côté à toute forme d’intervention hégémonique ou impérialiste, accords de principe que la Russie s’est donc empressé de passer outre dès 1991 avec sa politique de déstabilisation de pays comme la Géorgie, l’Azerbaïdjan et la Moldavie puis son soutien à l’impérialisme grand-serbe qui loin de vouloir garder l’unité de la Yougoslavie, cherchait à s’accaparer des territoires relevant de la souveraineté des autres républiques constitutives.
    Dès lors, les états d’Europe centrale et occidentale ont compris que derrière la Russie “nouvelle” persistait l’URSS revancharde et ont décidé de rejoindre l’OTAN pour éviter une nouvelle invasion russe. Simple principe de précaution.

  4. ” La perte de confiance a atteint son apogée en février 2014, lorsque l’Amérique a soutenu le coup d’État constitutionnel en Ukraine, qui a été contré par la Russie avec l’intégration de la Crimée en Russie. ”

    Risible logorrhée néo-soviétique !
    N’inversons pas la réalité des faits : c’est bien la Russie impérialiste et belliciste de Poutine qui s’est démasqué en 2014 et qui a perdu la confiance des Européens, tout au moins la majorité non collaborationniste de ceux-ci …

    Il n’y a bien évidemment pas eu de coup d’état en Ukraine mais bien une révolte populaire contre un tyran corrompu et criminel qui s’est mis au service exclusif d’un état étranger, impérialiste et envahisseur.
    L’invasion et l’annexion de la Crimée ukrainienne par les troupes russes est un acte d’agression violant toutes les lois internationales. La Russie poutinienne en subira bien évidemment les conséquences à long terme.

  5. ” La Russie, c’est-à-dire la Rus de Kiev, a été fondée par la dynastie scandinave Ryurik à Kiev ”

    Le mensonge russe prend ses racines dans les tréfonds de l’histoire européenne !
    Ce n’est pas parce qu’en français et dans les langues germaniques que les deux mots se ressemblent qu’il faudrait croire qu’il y a le moindre continuité entre la Rus kiévienne et la “Rossya” moscovite :
    La “Rossya” moscovite qui deviendra la Russie que l’on connaît aujourd’hui a pour unique état fondateur la principauté de Vladimir-Souzdal, avant-poste oriental puis province constitutive de la Ruthénie (nom occidental de la Rus kiévienne) mais qui après avoir gagné en puissance au détriment de la capitale, s’en est séparé puis s’est très vite mise sous la tutelle de l’empire mongol, lui payant tribu et lui fournissant des soldats pour attaquer ses voisins, notamment les reliquats de la Rus kiévienne et la ville de Kiev elle-même.
    La Rus kiévienne tombera donc sous les coups conjoints des Mongols et des futurs moscovites russes à l’est et des Polono-Lithuaniens à l’ouest. Ce sont ces derniers qui s’empareront de Kiev et des territoires originels de la Rus kiévienne, les Mongolo-Moscoviens s’emparant de leur côté des terres orientales puis septentrionale anciennement conquises par la Rus.

    Prétendre que la Russie serait “l’héritière” de la Rus kiévienne, en droit d’invasion hégémonique en plus, reviendrait à peu près à dire que la Roumanie aurait le même genre de “droits” envers Rome : on voit mieux ainsi à quel point les prétentions russes sont absurdes et iniques !

  6. ” mais que le rôle décisif a été joué par le Bureau des services stratégiques (OSS) et la CIA. Ces agences de renseignement ont créé le “Comité américain pour une Europe unie” qui, dès 1948, a appelé à une “intégration européenne de grande envergure” dans son programme qui a été mis en œuvre progressivement, mais selon le plan, en mettant en place des institutions telles que le Conseil de l’Europe (1949) et l’UE. ”

    Ridicule délire complotiste ! 😆
    On dirait du Asselineau dans le texte !
    Si les Etats-Unis ont effectivement considéré qu’il y avait un intérêt réel à appuyer leur politique économique dans le sens d’une coopération accrue des états européens, la seule décision et mise en œuvre de cette politique en revient bien évidement aux états européens eux-mêmes.
    Rappelons que dans les échanges transatlantiques, il n’a pas fallu 30 ans pour que l’UE passe du statut de débiteur à celui de créditeur !
    Mauvaise nouvelle pour les Etats-Unis, donc …
    La grosse honte pour les dirigeants américains s’il s’avérait (mais c’est bien évidemment faux) qu’ils en étaient à l’origine ! 🙂

  7. ” ces affrontements “ne sont d’aucune utilité pour les nations et les États de l’Europe continentale”, car ils sont embarrassants pour les relations politiques entre des pays aussi importants que l’Allemagne et la Russie. ”

    Ce qui n’est d’aucune utilité, c’est surtout faire semblant de ne pas voir la bellicisme impérialiste et le revanchisme nostalgique poutiniens en œuvre dans toute l’Europe …
    Heureusement, c’est de moins en moins le cas. Sauf malheureusement en France où les candidats collaborationnistes sont légion. Il semblerait même que la Lituanie n’est pas totalement épargnée puisqu’elle a aussi son “Bolek” national. 😉

Répondre :