Sándor Márai et 1956

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Par Yann P. Caspar.

Écrivain hongrois aujourd’hui le plus traduit à l’étranger, exilé à partir de 1948, Sándor Márai (1900-1989) n’a laissé qu’une seule et unique phrase dans son journal pendant les événements de 1956 : « Isten malmai gyorsan őrölnek » (31 octobre — c’est-à-dire quelques heures avant qu’Imre Nagy n’apprenne que les troupes russes avaient déjà entamé leur approche).

Quatre petits mots au cours d’un des événements les plus importants de l’histoire hongroise, comme si le grand écrivain s’inclinait devant l’histoire, impuissant et alerte, désemparé et électrisé par l’éclat de sa principale nourriture : la cruauté des faits face à la vaine et prolifique volonté humaine. D’un silence confondant pendant la première phase de la révolte de 1956, Márai montre néanmoins que « penser, c’est écrire sans instrument » (Mallarmé), comme en témoigne ses dix-huit allocutions radiophoniques prononcées depuis New York entre le 4 et le 25 novembre. D’une limpidité cristalline, ces textes sont tout bonnement incontournables pour quiconque voudrait comprendre 1956. Rédigés à chaud par un homme ayant quitté la Hongrie huit ans auparavant, leur justesse a de quoi étonner. En réalité, les germes de son talent d’analyste sont déjà contenus dans son journal d’après-guerre, dont il s’est allègrement servi pour rédiger ses Mémoires de Hongrie1.

Dès avant la libération finale de Budapest, Márai truffe ses carnets de remarques expéditives (sans jamais se laisser aller à la moindre agressivité) à l’encontre des nouveaux arrivants, ces Slaves venus de loin, égarés dans la bassin magyar. Alors que l’Armée rouge et la Wehrmacht s’écharpent encore à Budapest, il sait déjà que la nouvelle greffe bolchévique ne prendra pas en Hongrie. Il observe méticuleusement la réaction des siens face au comportement des soldats soviétiques pour systématiquement en venir à la même conclusion : le « libérateur » tentera d’anéantir le caractère et l’esprit du peuple hongrois. Il met en charpie la prétendue fraternisation — légende urbaine, sartrienne dans sa version germano-pratine — entre le soldat kirghize et le paysan hongrois. Il se contente de décrire le quotidien : les beuveries, les nombreux viols et les innombrables tentatives de viols, les pillages — certainement en raison de leur respect mystique pour les écrivains, il note que ces Orientaux emportaient tout, sans toucher aux livres ; les esprits taquins diront que les Occidentaux ne s’encombraient alors pas de la même délicatesse.

Sachant que son peuple ne dispose pas d’une capacité et d’une nature lui donnant la possibilité d’être pleinement révolutionnaire, Márai prédit que la révolte des siens contre l’écrasant diktat slave sera suicidaire. Le bain de sang de la seconde guerre mondiale encore luisant, il sent déjà les gouttes du suivant perler. Il voit déjà ses compères issus de la bourgeoisie néo-baroque de l’époque Horthy se précipiter à la soupe servie par les nouveaux vainqueurs. Rêvassant dans sa Krisztinaváros détruite par les bombes, il aperçoit son destin : la mort, le suicide ou l’exil. Il choisira l’exil et, beaucoup plus tard, le suicide. Maître en auto-dérision, Márai ironise sans arrêt sur sa maladresse physique et sa posture de bourgeois décadent. Développant sur de longues pages le rôle de la langue dans la formation de la nation hongroise, il veut montrer que son unique attribut de virilité réside dans la force de son oeuvre littéraire, qu’il entend pleinement continuer. Il veut rester hongrois, vivre, il part. « Pour la première fois de ma vie, j’éprouvai un terrible sentiment d’angoisse. Je venais de comprendre que j’étais libre. Je fus saisi de peur. »

Vouée au samizdat jusqu’à sa mort, son oeuvre d’exilé donne à 1956 tout son sens — notamment par le poème Mennyből az angyal. Elle montre l’inutilité d’un homme à rester alors qu’il a déjà tout compris. D’aucuns voient encore aujourd’hui dans la décision de Márai la marque d’un grand bourgeois lâche et condescendant, ou la facilité d’un égoïste lointain ayant distribué des leçons de courage. Tout comme aux soldats russes alcoolisés et libidineux à la fin de la guerre, il ne leur soufflerait mot. Il se contenterait de les dévisager copieusement pour les détourner de leurs basses intentions. Les chiens, êtres qui fascinaient Márai au point qu’il leur consacrât un roman, savent sentir la verticalité d’un maître. Il nous faut nous coucher devant l’exil de ce maître, tout comme devant les victimes de 1956. Sandor Márai n’aurait jamais connu 1956 s’il n’était pas parti. Alors que les Hongrois commémorent cette semaine ces victimes, Márai, voyant le casse-pipe arriver, leur adressait déjà une sincère pensée dans son journal de 1945. Son silence jusqu’au 4 novembre 1956 tient sans doute de la gravité d’un homme prenant conscience d’avoir détenu la vérité avant tout le monde. « Isten malmai gyorsan őrölnek ». La vérité finit toujours — très vite — par éclater.


1 Sándor Márai, Mémoires de Hongrie, Albin Michel, 1972

4 Comments

  1. “Ces dernières années, j’ai beaucoup réfléchi à la légitimité d’un sentiment national. À l’époque de la puissance atomique, de la radio et de l’aviation, ne serait-ce là qu’un beau fantasme ? C’est possible. Mais tant que n’adviendra pas l’ère des grandes unités nationales au-delà des races et des langues, tout un chacun a droit à ce fantasme même si le temps des barrières frontalières entre les nations est déjà dépassé. Ce que nous voyons aujourd’hui est l’expression la plus répugnante du sentiment national : le nationalisme impérialiste, le chauvinisme impatient, tendance caractéristique d’un pouvoir, l’Union soviétique, patrie de l’Internationale, qui officiellement ne reconnaît aucune différence entre les races, entre les petites et les grandes nations, et qui pourtant incarne sans conteste le chauvinisme slave poussé à l’extrême. Donc, tant que les hommes ne feront pas advenir les idéaux d’une coexistence sociale supranationale, j’ai le droit de tenir à l’esprit de la nation hongroise.”
    Sàndor Màrai, “Ce que j’ai voulu taire”.

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